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Domaine français L’impossible « je »

décembre 1994 | Le Matricule des Anges n°6

C’est la vie des gens de ce siècle, des gens sans importance qui gardent en eux leurs ambitions. Roman saisissant du Prix du livre Inter 1993.

Comme des anges

C’est peut-être le sentiment coupable de n’avoir pas bien ou pas assez aimé sa famille qui a poussé Frédéric Boyer à écrire Comme des Anges, « un roman, une tentative de consolation ».
Il aurait dû, Frédéric Boyer, se coltiner avec une langue qui dit « je », qui expose le corps de celui qui écrit, qui le projette en avant. Mais tous les écrivains de ce siècle ne jouent pas cette narcissique comédie humaine. Il en est pour qui le « je » est haïssable. Alors Frédéric Boyer entremêle deux pronoms, le « il » du texte en italique qui vient tout à la fois commenter le récit et arracher des lambeaux de présent à cette plongée dans le passé, et le « nous », ce « je » multiplié, un « nous » qui voudrait faire croire que l’écrivain parle au nom des siens, au nom des trois frères. C’est comme si, pour résoudre le problème de l’identité de celui qui parle, l’auteur n’avait su choisir ; seul le « je » pouvait exprimer sans ambigüité la source de cette parole.
« Il voudrait comprendre la vie des siens, comment elle n’a jamais rien entassé, rien bâti d’autre qu’elle-même. » C’est donc de cette quête, de cette volonté de comprendre et de communier avec ses parents qu’est né Comme des anges. C’est aussi dans cette incapacité à leur dire « je t’aime » que Frédéric Boyer a trouvé l’urgence de cette confession. Comme des Anges fait le portrait d’une famille et d’un siècle mutilé par deux guerres mondiales. On pourrait penser aux Champs d’honneur de Jean Rouaud mais sans le pathos, sans la volonté de rendre hommage et de magnifier ses parents. Il n’y a pas de concession dans le roman de Frédéric Boyer, mais une impitoyable lucidité qui fait presque mal. Et malgré cela, malgré le regard terrible d’un fils sur la vie de ses parents, c’est un amour violent qui court dans ces pages. Amour pour un père, cet orphelin qui toute sa vie portera dans le silence l’absence de mère. Ce père qui « semblait vivre en abrégé les relations quotidiennes avec les autres, s’échappant doucement dès qu’il le pouvait pour glisser dans une durée naturelle presque végétative », ce père qui a fait l’Indochine pour échapper à sa tristesse d’orphelin, ce père enfermé en lui-même qui n’écoute que les paroles des livres : « On aurait dit que les choses les plus pitoyables auxquelles pense un homme durant sa vie s’étaient rassemblées, coagulées à l’intérieur de papa. »
Amour pour une mère aussi dont les paroles, les imprécations viennent sans cesse relancer la mémoire du fils. Mère-martyre que Flaubert eût aimée pour ses rêves et sa façon d’y renoncer : « On sentait dans l’âme de maman cette forme poignante de la sagesse moderne, celle d’une femme parvenue au seuil de la quarantaine et qui a perdu, presque à son insu, tout espoir sérieux de devenir autre et meilleure. » C’est qu’ils sont, ces parents, victimes des trente glorieuses, cette époque de consommation à toute vapeur, cette accélération d’une société plus prompte à créer des richesses qu’à se souvenir des morts qui lui ont donné naissance. Cette société qui fit de Marylin Monroe un corps que l’on vénère et que l’on brûle, qui fit d’Elvis Presley un « corps étonnant de fragile baleine » qui s’échouera un jour de 1977 sur le carrelage d’une salle de bains. Frédéric Boyer ne cesse de retourner la terre des morts pour leur redonner un souffle, une voix, « on ne se rend pas compte que ce sont les morts qui parlent, hébergés dans nos voix de vivants ». Comme des anges flirte avec la divine comédie et La Recherche du temps perdu. Le roman a cette même exigence de donner vie éternelle à ceux qui sont appelés à disparaître. Certes Frédéric Boyer n’est ni Dante ni Proust, sa voix ne parvient pas encore à dire « je ».

Comme des anges
Frédéric Boyer

P.O.L.
393 pages, 130 FF

L’impossible « je »
Le Matricule des Anges n°6 , décembre 1994.