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Domaine français Salvaing, juge de paix

décembre 1994 | Le Matricule des Anges n°6

François Salvaing écrit des romans qui épuisent la nuit. Au matin, de l’écriture charmeuse comme un serpent, on ne garde que l’insidieux venin.

Si vous aimez trouver sous la couverture d’un livre, une histoire bien ficelée, intelligente et relatée dans un style de dentelles, le dernier roman de François Salvaing pourrait bien devenir votre livre de chevet. La Nuda se présente comme le journal d’un jeune juge de province, un Charentais devenu Ariégeois, qui en 1813, sous l’Empire moribond se remémore sa rencontre cinq ans plus tôt avec une femme, que la folie fait courir dans les montagnes de l’Ariège. « Je songe, à la seconde, que je vais écrire sur la Nuda jusqu’à la fin de la bougie ou de l’encrier, et que peut-être plus jamais par la suite. » Les fils de l’Ariège ont baptisé la folle « la Nuda » parce qu’elle hante nue les forêts et l’esprit des villageois. Le genre de personnage dont on parle beaucoup mais jamais en bien, surtout dans un pays auquel l’armée arrache les forces vives pour en faire de la chair à canons. Tout y est de cette époque où Napoléon le grand redevenait pour beaucoup le petit Bonaparte. Mais jamais la toile de fond ne vient écraser le décor. Car ce qui préside à l’écriture de ce roman, dans la lignée du magnifique Misayre, Misayre, c’est le fait divers dans ce qu’il a de troublant, c’est l’émergence tout à coup de l’irrationnel. Il est à ce propos étonnant de constater que trois écrivains et non des moindres, ont à leur manière creuser le sillon du fait divers : François Bon, Didier Daeninckx et donc, François Salvaing. Aux voix âpres et lourdes de François Bon, à l’écriture réaliste de Didier Daeninckx,répond ici une langue taillée dans le cristal de l’Histoire. François Salvaing est passé maître dans le balancement syncopé de la phrase, celui qui entraîne le lecteur au bord du précipice qu’un bonheur d’écriture avait masqué. Mêlant les souvenirs de cette saison 1808 aux notations sur les événements de la fin de 1813, l’auteur nous laisse voir l’évolution qui fit du juge un être sans illusions, désabusé, et une France qui s’est reniée. Seul lien entre ces deux époques, la Nuda et le drame qu’elle provoqua dans la vie privée du juge. Représentant glorieux de la Révolution et de l’Empire en 1805, l’enfant de Voltaire et de Rousseau, plus proche du sage de Ferney que du fou d’Ermenonville, va baisser en 1813 le pavillon de son autorité, pour ployer sous les coups du destin. Face au mystère infranchissable que dresse la Nuda, le très rationnel juge sent monter une violence sourde ; celle qui naît au plus profond de lui, et qui va réduire à néant les rêves de la jeunesse. Voltaire se « rousseauise » et le rêve sentimental échappe à l’homme comme l’utopie politique échappe au juge de province. Ce juge qui remarquait lors de son voyage en Espagne conquise : « Faisaient(…) défaut, à l’entrée des villages, les arcs de fleurs, les guirlandes, par lesquels je m’étais laissé aller à croire que les peuples d’Europe accueillaient nos armées ».
C’est la mort de l’innocence, symbolisée par la très douce Clarisse, la première épouse du juge, une fleur joyeuse et naïve, une Lolita préromantique, une enfant fragile et amoureuse. C’est la mort des utopies, avec en 1814, le réalisme politique, déjà, qui instituait le retournement de veste comme sport national. C’est un roman grave, finalement, et qui nous émeut en nous tendant l’image de tout ce que les hommes ont raté en deux siècles d’histoire, à ne pas vouloir se comprendre, à ne pas vouloir s’aimer. Mais c’est surtout le roman d’une langue, pour laquelle les gros nuages sont « fessus », où pisser dans un violon se dit « Autant chanter lanlaire » et où, surtout, les sentiments habitent les mots les plus simples, semés sur la phrase comme trois petites notes de musique…

La Nuda
François Salvaing

Julliard
282 pages, 110 francs

Salvaing, juge de paix
Le Matricule des Anges n°6 , décembre 1994.