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Zoom Cioran : l’écriture et la vie

septembre 1995 | Le Matricule des Anges n°13 | par Didier Garcia

Emil Mihai Cioran : oisif et aphorsite à temps complet, mis à nu par la biographie de Gabriel Liiceanu, révélé par ses Entretiens, rappelé par ses Oeuvres. Un Hommage mérité, quand sonne encore le glas…

Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie. » Avec ces propos peu encourageants que Cioran tient dans Syllogismes de l’amertume, il fallait s’armer de courage pour oser s’attaquer à un tel « monstre » littéraire ! Car il s’agit bien d’un « cas », non pas unique en son genre, mais de ces écrivains qui ont férocement œuvré pour demeurer insaisissables : on l’a dit « prophète des temps concentrationnaires et du suicide collectif », « Nietzsche contemporain », « roi des pessimistes« , »nihiliste du siècle », « aristocrate des vandales », autant d’impostures qui contribuaient davantage à fonder une légende qu’à présenter la vraie nature de l’auteur. Cioran reconnaissait d’ailleurs lui-même avoir « tout fait pour susciter les malentendus, des jugements ingénieux et séduisants mais infondés » - paroles par lesquelles s’ouvre précisément la biographie de Gabriel Liiceanu. La tâche s’avérait donc ingrate pour Liiceanu : relever les indices à la manière d’un détective afin de traquer la vérité, pénétrer « le mythe Cioran » et accéder à Emil Mihai Cioran.
Gabriel Liiceanu n’a rien négligé pour effacer la légende : dans sa biographie, ramassée sur moins de cent pages et complétée par le dernier entretien que « l’apôtre de l’aphorisme » ait donné, la documentation occupe une place aussi importante que le texte, comme si Cioran ne pouvait redevenir homme qu’en vertu d’un incontestable ancrage dans le réel. À la place du traditionel livret central des biographies, nous découvrons ici un véritable arsenal photographique, avec des photos d’identité qui déclinent l’âge de l’auteur presque à chaque page, des clichés qui donnent à voir les lieux où il vécut, séjourna, s’arrêta… Mais ce volume présente en outre une riche collection de pièces officielles (lettres, relevés de notes, diplômes, livret scolaire, pages manuscrites, passeports) auxquelles se mêlent des documents plus insolites (bulletin de santé, cachets d’auberges), autant de pièces à conviction -car il s’agit bien de nous convaincre !- qui inscrivent le mythe en des dimensions indubitablement humaines.
Mais une biographie ne saurait se réduire à un seul appareil iconographique ! Dès les premières pages, Liiceanu bouscule donc les impostures, s’empare d’un fil d’Ariane pour ne plus le lâcher. À l’origine de l’œuvre de Cioran, et sans doute à l’origine de Cioran lui-même : l’enfance, une enfance édénique vécue à Rasinari, un petit village isolé dans les montagnes des Carpates. Dans les Entretiens récemment publiés par Gallimard, Cioran évoque sans cesse le paradis de cette enfance, les jeux -pas toujours innocents- sur la colline Coasta Boacii, avant l’intolérable blessure du départ pour Sibiu, puis pour Bucarest, enfin pour Paris. Paris, à la faveur d’un émerveillement qui le condamnait néanmoins à renoncer à sa langue maternelle ainsi qu’à répudier son identité roumaine. « Pas un seul instant où je n’aie été conscient de me trouver hors du paradis » confiait-il à son biographe, avec cette froideur que seul l’automne d’une vie aide à tolérer, quand il est temps de dresser les bilans et de dénombrer les traumatismes. Ainsi, pour Gabriel Liiceanu, le « mythe Cioran » pourrait se résoudre à cette axiomatique élémentaire : « Tout l’itinéraire de Cioran (…) restera dominé par l’intolérable sensation d’un originel fardeau à porter. » C’est presque trop banal, comme cette écriture née des insomnies, comme cette mansarde, près du théâtre de l’Odéon, qui abrita l’écrivain ! L’œuvre de Cioran, de Sur les cimes du désespoir (1934) à Aveux et anathèmes (1987), s’enracine dans un tissu fondamentalement autobiographique et dénonce le mal d’être homme, met en cause l’existence, condamne Dieu, loue le suicide aussi bien que l’oisiveté… Pour qualifier l’auteur, les adjectifs n’ont jamais manqué : désespéré, taciturne, cynique, caustique, mécréant !
Sans épouser les doctrines philosophiques de Schopenhauer -dont il fut un lecteur assidu-, ni voir en l’écriture l’unique chance de salut, Cioran n’en conçut pas moins que l’écriture pourrait l’aider à vivre, à défaut de savoir le guérir. À l’époque du Précis de décomposition (1948-1949), période noire à en juger par la virulence de ce texte, « il fallait respirer, il fallait éclater ». L’écriture ne referait pas le monde, pas plus qu’elle ne rendrait la vie moins futile, mais elle constituerait une manière de thérapie. Écrire au lieu de se tuer, telle fut cette « thérapeutique fragmentaire » : « Tous mes livres sont des suicides manqués. » Mais cet assouvissement le laissait insatisfait, la jouissance demeurait trop brève, et l’écriture ne s’avérait guère qu’un expédient. « Avant d’être une erreur de fond, la vie est une faute de goût que la mort ni même la poésie ne parviennent à corriger » consignait-il dans les Syllogismes de l’amertume, en 1952, alors qu’il avait déjà maintes fois songé à capituler. Et Cioran plongeait vers ses quatre-vingts ans quand il confiait à Liiceanu, dans cet entretien qui prolonge sa biographie : « Je ne crois plus aux mots. » Pour enfin renoncer à l’écriture, il lui aura fallu beaucoup de temps, comprendre qu’ « écrire est un vice », et se convaincre qu’ « un seul livre aurait suffi ». La conclusion de Liiceanu, aussi lapidaire qu’émouvante, ne manque pas de pertinence : la tâche de Cioran n’était pas achevée ; l’adieu au Verbe fut donc toujours différé…
De par sa brièveté, cette biographie passe sous silence quelques faits importants de la vie de Cioran, en particulier cet antisémitisme présumé des années 30 sur lequel la presse a largement débattu depuis sa mort ; mais son incontestable richesse documentaire en fera une pièce essentielle pour l’exégèse cioranienne. Quelque peu partisane malgré un ton qui ne cède jamais à l’enthousiasme, elle a en outre le mérite d’infirmer Cioran lui-même : « je suis un homme sans biographie » avait-il assuré à Jean-François Duval en juin 1979 ! Liiceanu nous restitue en effet les itinéraires d’un Barnabooth désenchanté : de la brasserie Capsa de Bucarest au Flore de Paris, des montagnes des Carpates aux campagnes de France, escales d’une vie que nous suivons pas à pas. En refusant la dissertation aussi bien que la digression, il livre ici une biographie plus attachée à l’homme qu’à l’œuvre, et sans doute ainsi plus apte à nous le rendre cher.

Itinéraires d’une vie :
E.M. Cioran
Gabriel Liiceanu

traduit du roumain par Alexandra Laignel-Lavastine, Michalon
143 pages, 140 FF

Cioran : l’écriture et la vie Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°13 , septembre 1995.
LMDA papier n°13
6,50