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Histoire littéraire Chants de Lautréamont

décembre 1996 | Le Matricule des Anges n°18 | par Marc Blanchet

Jeremy Reed a réuni ses qualités de poète-romancier pour nous livrer sa vision d’Isidore Ducasse aussi envoûtante que Les Chants de Maldoror.

Invention d’Isidore Ducasse

Un bon roman repose souvent sur des bases simples. Quand Jeremy Reed, écrivain originaire de l’île de Jersey, décide d’écrire sur Lautréamont, il ne déploie pas des trésors de recherches biographiques ni ne se laisse emporter par un flot romanesque ravageur afin de célébrer cette énigme de la littérature. Car Lautréamont/Isidore Ducasse s’est trop attaché à brouiller les pistes pour se retrouver enfermé dans quelque récit biographique simpliste.
Jeremy Reed est poète et c’est en poète éclairé qu’il aborde cette personnalité complexe de l’histoire littéraire, auteur des fameux Chants de Maldoror qui font le malheur de nombre de professeurs. Cette figure immortalisée par l’aventure surréaliste véhicule toute une imagerie au sein de laquelle Jeremy Reed a dû faire bon ordre. Invention d’Isidore Ducasse commence donc par une interview de Lautréamont dans le désert. L’homme retrace modestement son parcours, rappelle quelques faits biographiques et les grands événements historiques de son époque. Lautréamont est disert sur son parcours, il ne mystifie rien a priori. C’est que la mystification à laquelle a procédé ce poète en effaçant avec soin toute trace biographique est d’un autre niveau.
Sans aucune démagogie, Jeremy Reed a choisi de pénétrer l’esprit du poète et de voir comment tous les moments de sa vie ont été mis en résonnance avec son œuvre poétique. Ce récit mené à la première personne fait donc s’alterner les souvenirs du poète avec des chapitres intitulés L’œil où un privé fait part au père de Lautréamont de sa filature de ce jeune homme dévoyé qui, arrivé à Paris, préfère se faire appelé Comte de Lautréamont plutôt qu’Isidore Ducasse.
C’est dans cette succession d’identités que le personnage du poète se dessine. Frère de l’obscurité et du vertige, du mal et de l’horreur, Isidore Ducasse/Lautréamont/ Maldoror (tout va en s’additionnant dans des effets de miroir) est un homme étonné de sa propre imagination, qu’il savoure comme un poison délicat. Sa jeunesse perverse et pervertie en Uruguay, sa vie d’écrivain en France sont pour lui les territoires où il développe sa perception extraordinaire de la réalité.
À la fois austère et fantasque, le personnage dessiné par Jeremy Reed est avant tout attachant. Son amour de l’image extravertie, maîtrisée par un sens personnel et abouti du discours poétique, le rend étrangement complice du lecteur devant l’autorité paternelle, les conseils ambigus de son percepteur Flammarion. Cette folie qui trouve dans une sexualité incertaine d’irréfutables élans semble parfois la nôtre, non pas parce qu’elle nous est familière, mais plutôt parce qu’elle nous aide à percevoir un monde refusant toute retenue : « Ma jeunesse était rongée par la précocité. Debout au milieu de la place de l’Indépendance, j’avais l’impression de léviter, d’être soulevé par un grand vent dont on aurait dit qu’il abolissait pour moi les limites du présent pour me donner assise dans un siècle que je ne connaîtrais jamais. La conscience d’être étranger à mon époque se prolongeait dans la haine que j’avais de mon propre corps. »
Cette réfutation du corps, cette incapacité à s’appréhender soi-même, cette crise adolescente, le personnage inventé par Reed parvient à les imposer au lecteur jusqu’à l’envoûtement. Et ce dernier de comprendre alors la seule possibilité qui reste à ce poète en exil sur sa propre terre : disparaître dans son œuvre. Seule une transfiguration démoniaque par l’écriture gardera en effet la trace de visions aussi uniques.
Les témoignages du privé, l’incompréhension du père et les constantes hallucinations de Ducasse devant les manifestations du monde deviennent alors la trame du récit. Ainsi, le privé -« l’Œil »- confie, navré, les « égarements » du fils jusqu’à douter de l’unicité d’un être qui s’invente d’autres identités. En pleine période révolutionnaire parisienne, l’Œil perd le nord : « La situation à Paris ne cesse de s’aggraver (…) Isidore Ducasse, ou plutôt la personne que je suppose être votre fils, a un double. » N’a-t-il pas écrit dans une lettre précédente : « Ce qui me rend mon travail si difficile est le refus de votre fils d’extérioriser les motifs de ses actes. Il semble paresseux mais est sans doute mieux informé que la plupart des adultes. Il feint d’être indifférent à son avenir, ce qui pourrait fort bien être un autre de ses stratagèmes secrets. J’ai parfois l’impression que c’est lui qui me suit plutôt que le contraire. La manie du secret me semble être la seule note discordante chez lui. »
Le vrai bonheur de cette lecture, c’est que les images employées par Reed ne déméritent pas devant celles de cet homme dément. L’expérience poétique de Reed lui a permis de pénétrer chaque recoin de cette âme damnée et de faire sentir dans quels marécages une œuvre peut naître pendant que son auteur dépérit lentement, aidé en cela par un dégout de soi décisif.
Les scènes décrites lors du carnaval de Montevideo, la présence envoûtante de la mer dans la vie de Ducasse, les désirs refoulés, les désirs incompréhensibles sont exprimés dans une langue d’une beauté elle aussi enchanteresse. L’arrivée de Ducasse à Paris pour poursuivre ses études permet à Reed d’approfondir davantage le rapport de Ducasse/Lautréamont au langage poétique puisque c’est à cette époque, avant sa disparition en 1870, que le jeune homme entreprend de rédiger Les Chants de Maldoror. Le narrateur s’exprime ainsi, dans un dédoublement progressif : « Lautréamont ferait sienne la détermination de Ducasse en vue d’abolir le rationnalisme et de faire voler en éclats une littérature cantonnée dans le réalisme social. Un lien s’établirait entre un parapluie et une machine à coudre, une lune rouge et un soleil posés au-dessus d’une pyramide. Lautréamont ouvrirait les digues de l’inconscient et il en naitraît de nouveaux états psychologiques, des schémas comportementaux qui prêteraient leurs configurations à des révolutions survenant dans l’intériorité, des changements qui mettraient en cause le concept tout entier de l’identité personnelle. » Ce style clair, cette justesse de narration relancés sans cesse par un humour et un rythme soutenus donnent à cet ouvrage une ouverture idéale pour découvrir, ou visiter, l’abîme intérieur d’un écrivain dont on n’aura qu’une envie : relire les œuvres. Rangez vos textes sur Lautréamont et lisez ce roman d’une qualité littéraire rarissime. Vous voici devenus proche d’un visionnaire effrayant. Jeremy Reed vient de nous faire un des plus cadeaux les plus diaboliques qui soient. Et ce n’est vraiment pas un mal.

Invention d’Isidore Ducasse
Jeremy Reed

Traduit de l’anglais
par Richard Crevier
La Différence
206 pages, 129 FF

Chants de Lautréamont Par Marc Blanchet
Le Matricule des Anges n°18 , décembre 1996.
LMDA papier n°18
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