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Nouvelles Politiquement correct (nouvelle d’Olivier David)

janvier 1999 | Le Matricule des Anges n°25

A quarante ans, Olivier David occupe les moments où il n’écrit pas à faire le pigiste ou le journaliste localier près de La Rochelle. Depuis une douzaine d’années, cet amateur de philosophie, d’ésotérisme et de littérature se consacre entièrement à l’écriture. Père de deux enfants, il avait obtenu un contrat chez Julliard mais celui-ci n’a pas abouti. Parmi ses auteurs préférés, il aime citerLouis-Claude de Saint-Martin. Quant à son dernier livre lu et aimé : Le Philosophe et la mémoire du siècle de Raymond Klibansky et Georges Leroux paru aux Belles Lettres. Politiquement correct a été écrit « suite à la coupable pantalonnade de Vitrolles ». .

Cette façon qu’avait l’autre, celui au visage de pierrot lunaire, de basculer en arrière de manière à devoir baisser les yeux sur plus grand que lui, il ne la supportait plus. Livide à son tour, il autorisa ses doigts à emprisonner le manche d’un couteau. L’arme avait été sciemment oubliée sur l’une des tables dressées devant les grandes fenêtres en ogive. Le complice appartenait à l’escouade de laquais qui, dos à la salle, surveillaient le parc ennuité. C’est de la démarche d’un homme malade ménageant ses articulations qu’il réduisit la distance qui les séparait.
Afin de se trouver face à l’arrogant nécessairement scélérat, il dut écarter un être abject dans lequel son poing s’enfonça. Aussitôt, les chandeliers s’associèrent à son désir et il ne subsista plus pour éclairer le visage du pierrot qu’un rayon de lune réfléchi par la lame du couteau. Un silence brûlant et instinctif fut la réponse des convives fantomatiques. Dans une partie basse de la salle à niveaux, un groupuscule équipé de combinaisons phosphorescentes se tranchait les veines. Parfaitement ambidextre malgré ses mains de fer, un prédicateur sourd-muet venait de leur annoncer la suspension du temps pour une durée illimitée. Seuls les enfants, discrets et obéissants, testaient la solidité du monde à travers le parquet qu’ils dévoraient à belles dents. Le rayon laiteux poursuivait son repérage sur la gorge du pierrot avec la précision lente d’un scanner.
Le sourire atroce qui défigurait le vengeur exsudait la graisse jaune des nuits sans autre femme que celles qu’il ne possèderait jamais. Alors que la lame frôlait les plis replets et poudrés que l’exercice du pouvoir avait gelés de sang froid, quelqu’un dans l’assistance obscure toussa d’impatience. Le futur intronisé lança son regard fiévreux à travers les arabesques fumeuses qui enivraient les sens des agents de sécurité engoncés dans leurs uniformes mentaux. Aussitôt l’on cessa. L’autorité occulte ne souffre aucun laxisme. Plus tard, il serait temps de s’en remettre à ces services zélés qui permettent quelque souplesse de façade, mais, pour l’heure, le sacrificateur ne pouvait faire l’économie d’une implication personnelle allant jusqu’au masque de l’exalté. La vie n’était-elle pas qu’intelligente coordination, exquise synchronicité du pouvoir ? Déjà la gorge s’assouplissait, se montrait plus accueillante au serpent métallique qui passait et repassait le long de ses pleins et déliés.
A mesure que la lame pénétra la chair, un rire mécanique s’échappa en proportion par la bouche du pierrot. Crescendo interminable, jusqu’à la garde, dont le contact avec la peau déclencha une bourrasque hilare à laquelle les perruques des convives aux yeux de porcelaine ne surent résister. Il fallait encore pour trancher convenablement le chef, aller d’un côté de la gorge à l’autre. Le rire tonitruant et ininterrompu favorisait le travail de l’artère qui, à intervalles réguliers, arrosait les alentours d’une sauce puante. Le sang emplissait déjà les rigoles prévues à cet effet. Les plus avides de proximité commencèrent à s’enliser -jusqu’à l’étouffement puisqu’ils ne bénéficiaient pas des dispositions particulières du libérateur désigné.
La lame enfouie dans les anfractuosités nerveuses et cartilagineuses -tellement adipeuses- la salle se trouvait plongée dans l’obscurité. C’est aux craquements qui peu à peu prenaient l’avantage sur le rire que l’on pouvait mesurer la progression du crime institutionnel. Victimes d’un exceptionnel savoir-faire, un à un, les circuits du pierrot étaient sectionnés. L’écho se répercutait jusqu’au bout du parc où la veille encore, on parlait d’avenir -sans prendre garde aux bosquets d’oreilles serviles que le prédicateur sourd-muet entretenait d’un impitoyable coup de ciseaux. Le rire s’éteignit sur un sanglot gluant d’incompréhension et les chandeliers se souvinrent de la réalité.
L’alternance est la règle ; l’alterné le sait mais persiste à s’en étonner. La tête du pierrot déchu roula sur les flots, prit la direction de l’usine de recyclage, puis bientôt disparut des regards et des mémoires tarifés. L’ange exterminateur fut aussitôt porté en triomphe par les convives affamés de servitude.
Malgré une brève algarade entre les services de nettoyage chargés de l’évacuation des corps et la sécurité qui peinait à identifier les espions, les opposants furent abattus dans la bonne humeur. Sur les épaules robustes d’un chien dressé, le libérateur saluait ses sujets, échafaudait un plan infaillible pour la nuit où se présenterait un rayon de lune à son visage poudré du blanc de la peur.
A cette heure précise, le pierrot nouveau disposait de cinq années pour améliorer sa science du maquillage.

Olivier David

Politiquement correct (nouvelle d’Olivier David)
Le Matricule des Anges n°25 , janvier 1999.