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Jeunesse Que jeunesse se fasse

janvier 1999 | Le Matricule des Anges n°25 | par Thierry Guichard

Inventive, la littérature jeunesse a beaucoup à nous apprendre. La preuve ? Son travail d’émancipation rend malades les censeurs de bénitier.

Arrivé au seuil de l’âge de raison, il nous a paru nécessaire que Le Matricule des anges consacre quelques pages aux livres destinés à la jeunesse. Nécessaire est bien le mot. Car cette littérature s’est affranchie depuis quelques années des carcans moraux avec lesquels elle est née pour nous donner à lire aujourd’hui des ouvrages où se fait jour une création étonnante, foisonnante et, souvent, malicieuse. On est loin des livres faits pour donner à entendre et, surtout, à respecter les règles communes d’une société. Il n’y a qu’à feuilleter l’étonnant Précautions d’usage de Charles Brutini et Philippe Weisbecker qui vient de paraître aux éditions Etre pour se rendre compte de cette licence. L’ouvrage aligne page après page des recommandations que seul un cerveau rongé par l’obsession de l’insécurité pourrait prendre au sérieux. Par exemple, devant la figure d’un bonhomme tâché par plein de couleurs, ce jugement : « Picasso n’est pas un métier. » Ou, en face : « Lire plusieurs quotidiens est considéré comme suspect. » L’auteur, dans ce travail, place le lecteur (mais celui-ci sera-t-il un enfant ?) devant la parodie d’un livre jeunesse produit par une société totalitaire qui pourrait être… la nôtre.
On est donc bien loin des vieilles recettes qui, jusqu’au siècle dernier, visaient à faire de nos mioches, de chères têtes blondes.
Pour s’affranchir, le livre de jeunesse a d’abord cherché à affranchir ses lecteurs. On ne lui donne pas de leçons, on lui ouvre simplement les portes sur le monde. Et sur le monde tel qu’il est, non pas tel qu’on voudrait qu’il fut pour le donner ainsi aux plus jeunes. La violence, la drogue, la sexualité sont aujourd’hui évoquées par de nombreux auteurs fort talentueux. Pour prendre un autre exemple dans l’actualité éditoriale, il suffira d’évoquer le thème de Je ne suis pas une fille à papa de Christophe Honoré (Editions Thierry Magnier). L’histoire en est simple : Lucie a deux mamans. Entendez : Lucie est élevée par sa mère et par l’amie intime de celle-ci. Et Lucie a toujours grandi avec ses deux mamans, sans savoir laquelle est la mère naturelle. Mais arrive son septième anniversaire, et ses deux mamans se sont jurées de révéler ce jour-là à Lucie laquelle est sa « vraie » mère. Le monde tel qu’il est, sans tabou.
Du côté des albums, cette liberté de ton et de thème n’a eu de cesse de se développer depuis le Père Castor de Paul Faucher et surtout depuis les ouvrages novateurs et jugés iconoclastes de François Ruy-Vidal et Harlin Quist qui créèrent leur maison d’édition il y a trente ans. « On doit arriver par l’illustration, à aller plus loin dans des zones qui ne sont pas des zones logiques de l’individu. » La phrase de François Ruy-Vidal explique à elle seule que de nombreux plasticiens se soient lancés dans la création de livres pour la jeunesse. L’édition ne va cesser de progresser, d’inventer. Christian Bruel et son Sourire qui mord, dans la lignée d’Harlin Quist, fait évoluer les techniques, introduit la photographie dans la narration exclusivement picturale. Il sera suivi, à son tour, et d’une autre manière, par la collection jeunesse que les éditions du Rouergue confient à Olivier Douzou. Collection jeunesse : le terme serait maintenant à préciser. Les albums du Rouergue, d’Harlin Quist -qui a repris son activité éditoriale l’an dernier-, ceux d’Etre éditions -qui succèdent au Sourire qui mord- intéressent aussi les étudiants de beaux-arts et, plus généralement, tous les lecteurs que le langage pictural émoustille.
Et que ce soit par le biais des mots ou par celui des images, l’auteur du livre de jeunesse, de plus en plus, exprime ses propres angoisses, ses révoltes, ses passions. La jeunesse n’est plus ce à quoi on donne un livre, mais plutôt, ce vers quoi l’on va pour créer une histoire, un univers. Pour cela, nous semble-t-il, la littérature à destination de la jeunesse a beaucoup de choses à nous apprendre.
Mais pourquoi avons-nous jugé nécessaire aujourd’hui d’en parler ? La réponse pourrait s’énoncer en trois lettres : ADV ou association pour le Droit à la Vie qui cache sous cette dénomination un véritable retour du refoulé. L’ADV utilise la photocopieuse et le courrier de masse pour faire pression sur les élus afin que disparaissent des bibliothèques municipales ces livres qu’elles jugent immoraux. Ces censeurs en jupes plissées et en soutane intellectuelle, d’obédience passablement réactionnaire et d’un extrémisme affiché, supportent mal l’idée qu’on puisse écrire à hauteur d’enfance et excommunient tout écrivain qui offre aux jeunes un peu de liberté. On a vu par exemple la venue d’un écrivain comme Hubert ben Kemoun dans une bibliothèque municipale, précédée d’une distribution de tracts populistes aux relents nauséabonds. Il est vrai que l’auteur avait commis un livre sur un coq nationaliste, borgne et totalitaire qui rejette du zoo où il se trouve tout animal ne parlant pas un français pur…
Il convient donc, plus que jamais, de voir et de montrer en quoi cette littérature-là nous touche et en quoi elle nous est précieuse. Enfin, et cela suffit à rendre à nos yeux nécessaire une rubrique pour les angelots, nous avions bougrement envie de vous faire partager nos émotions pour ces livres comme nous le faisons depuis six ans pour les romans, le théâtre, les nouvelles, la poésie. Alors, on ne va pas se gêner.

Que jeunesse se fasse Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°25 , janvier 1999.
LMDA PDF n°25
4,00 €