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Poésie Fureur et mystère

août 1999 | Le Matricule des Anges n°27 | par Emmanuel Laugier

Déporté dans un camp sibérien, Ossip Mandelstam y meurt d’épuisement le 27 décembre 1938. Les Cahiers de Voronej, publiés intégralement, sont ses derniers poèmes : l’ultime quartz de lumière d’un météore.

Cahiers de Voronej

Le poète russe Ossip Emilevitch Mandelstam, né à Varsovie en 1891, fait parti des sacrifiés de l’Histoire, de ces hommes à avoir été nus dans un siècle que la barbarie n’a cessé d’entacher. Son audace, sa droiture et sa fermeté, son intransigeance, ne l’auront pas épargné. Il aura été, toute sa vie, à découvert, quand d’autres ruminaient au coin d’un feu les plans de belles idéologies. Victime, donc, de Staline et du stalinisme, issu d’une famille juive, d’un père pelletier et d’une mère musicienne, Ossip Mandelstam écrit, en octobre 1938, sa dernière lettre : « Santé très faible, épuisement extrême… ». En moins de dix ans le visage fin du jeune homme à l’élégance raffiné, chapeauté d’un melon, deviendra celui d’un bagnard, yeux caves et regard perdu, tête comme écrasée sous le poids. Ces têtes, il les verra partir, en témoignera comme jamais : « Des monceaux de têtes s’effacent à l’horizon/Là bas je me réduis, nul ne me remarque plus./Mais en de tendres livres, et dans les jeux d’enfants/Je ressusciterai pour dire : le soleil brille ». Ce sont les poèmes des années 1935-1937 que Les Cahiers de Voronej, nouvellement traduits et annotés par Henri Abril, réunissent dans leur version intégrale. Dernières traces fulgurantes par lesquelles commence le projet de traduction aux éditions Circé de l’Œuvre complète poétique (5 volumes).
Élève à la fameuse école expérimentale de Ténichev à Saint-Petersbourg, puis à la Sorbonne et au Collège de France à Paris, Ossip Mandelstam étudie le français, l’allemand, le grec, suit les séminaires de l’Université de Heidelberg, voyage en Suisse, Allemagne, Finlande, Italie. Il écrit ses premiers poèmes à 15 ans. Son premier livre, La Pierre, paraît en 1913 et lui assure un succès immédiat. Mandelstam est alors l’un des chefs de file du mouvement « acméiste ». Opposé aux conceptions du futurisme russe, il sent très vite que le langage, tel que la poésie le prend en charge, n’a rien à voir avec « une fabrique d’épouvantails » ; que les mots ne sont ni les symboles des choses, ni le simple dessin elliptique de leur représentation, mais de véritables événements, des petits organes vivants, des forces, des mouvements profonds, des tenseurs autonomes. Les mots visent, comme une arme propre. En cela, Mandelstam se dit nominaliste. L’acméisme, auquel on ne peut réduire strictement sa poésie telle qu’elle évoluera, cherche à redéfinir une forme de classicisme, à redéployer en la langue son autonomie et sa capacité à traduire les strates vivantes, modernes, des peuples et des lieux du monde. Mandelstam le définissait comme une forme de nostalgie, non comme retour mortifère et regrets mais, précise Florian Rodari dans sa postface à Simple Promesse (La Dogana, 1994) comme « un élan dynamique qui porte en avant autant que sur lui-même. (…) La nostalgie, c’est la chose redite, refaite, renouvelée par le poids du temps, avec l’espace de la comparaison en sus ». Mais Mandelstam échappe à toute restriction plus ou moins théorique. On n’atteint pas la puissance de ses poèmes en essayant de cerner l’acméisme. Il faut plutôt entendre cet homme comme une plaque sensible : il entre dans un devenir comme l’U.R.S.S. d’alors entre dans le sien. Mandelstam va ainsi « devenir le sensible sismographe capable d’enregistrer les sursauts ou les plus délicats tremblements du monde, entendre, voir, toucher, aimer, respirer » (Florian Rodari). Le dernier verbe est comme l’atome constitutif de tous les autres, et de la poésie même d’Ossip : « Ma vie a commencé dans l’auge humide grasseyante de paroles,/ Elle a continué en tendre soie de lampe à pétrole ».
En 1923, paraît Tristia. Entre 1925 et 1930, il publie Le Bruit du temps, préface l’édition russe de Quatre-vingt-treize (Hugo), De la poésie, les proses du Timbre égyptien, voyage en Arménie et écrit des notes sublimes, alliant la sensualité de la langue à la concrétion brutale du réel (Voyage en Arménie) qui seront traitées de « prose de laquais » dans la Pravda. Son Entretien sur Dante est refusé en 1933. C’est la même année qu’il écrit les Distiques sur Staline, fustigeant violemment la figure tutélaire de l’État soviétique : on choisira entre « Les doigts sont des vers, gras et bouffis ;/ (…)Ses bacchantes de cafard grossier rient » (traduction Henri Deluy) et ce « quand sa moustache rit, on dirait des cafards » (traduction François Kérel). Le verdict ne tardera pas à tomber : première arrestation le 16 mai 1934, mandat n°512. Interrogatoires à la prison de l’Oguépéou, tentative de suicide, condamnation à trois ans d’exil à Tcherdyn, région de Perm, jugé producteur d’œuvres littéraires contre-révolutionnaires. Fin juin 1934 arrivée des Mandelstam à Voronej. Surveillé, exclu, suspecté, quatre ans plus tard le mandat d’arrêt n°2817 tombe. Il est condamné à cinq ans de travaux forcés, camp de transit n°3/10 prés de Vladivostok. Il y meurt le 27 décembre. Les deux dernières années de la vie d’Ossip Mandelstam constituent donc l’ensemble des Cahiers de Voronej.
L’avancée des éditions complètes de Mandelstam à Saint-Petersbourg (dues à Alexander Kushner) décida l’entreprise et l’éditeur. C’est un pas majeur que la publication de ce premier volume. Elle ne fait pas que s’ajouter aux traductions disponibles de Mandelstam. Elle établie, d’une part, un projet rigoureux, d’autre part, elle envisage de repenser ce qui échappa aux versions françaises disponibles de l’intensité si complexe de la langue de Mandelstam, sa dimension « sémantique éminemment musicale », ses « échos allitératifs », son « matériau phonétique grossier », etc. Si un fossé sépare parfois les traductions d’Abril de celles de Jean-Claude Schneider, Philippe Jaccottet, Louis Martinez, François Kérel, Henri Deluy, Jean Blot et Olga Andreiev, Michel Aucouturier, Tatiana Roy, la tentative d’Abril est colossale par le jeu qu’elle insinue entre la violence du verbe d’Ossip et la fugue suave et sonore de son vers. Les Cahiers de Voronej sont bien des pierres dures de lumières cachées. Ils sont « un peu d’air qu’on dérobe », une « excroissance folle », écrits « sans permission ».

Les Cahiers de Voronej (1935-1937)
Ossip Mandelstam

Traduit du russe par Henri Abril
Circé
347 pages, 150 FF

Fureur et mystère Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°27 , août 1999.
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