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Domaine étranger Les joyeux artifices

mars 2002 | Le Matricule des Anges n°38 | par Philippe Savary

Formidable conteur, Peter Bichsel met en scène la vie drôlatique de deux héros homonymes pour mieux s’interroger sur l’identité suisse. Un récit ludique au charme enivrant.

Chérubin Hammer et chérubin Hammer

Chérubin Hammer et Chérubin Hammer est un livre d’une redoutable audace, parce que malicieux, inventif, questionnant. C’est aussi le livre d’un remarquable conteur d’histoires, récemment couronné en Suisse du Prix Keller à la suite des glorieux Ramuz, Hesse ou Canetti. Écrivain minimaliste aux proses miniatures, Peter Bichsel fit son entrée en littérature avec Le Laitier (Gallimard,1964, L’Âge d’homme, 1986), lequel fit grand bruit au pays des journées calmes. Ce recueil de vingt et une saynètes révélait une écriture sensible, allusive, une pureté de regard étonnante. Le lecteur pénétrait dans le monde clos du quotidien. Une jeune femme assise dans un café, un spectateur d’une partie de cartes, une discussion entre un détenu et un employé de prison… Rien ne se passait ou presque mais chaque texte portait en lui son poids de solitude, d’incompréhension et de fatalité au point que, l’air de rien, tout le silence de ces tranches de vie minuscules se muait en un climat dérangeant. Autant d’« étincelles poétiques » qui n’étaient pas sans rappeler le travail d’un autre horloger suisse de langue alémanique, Robert Walser. Derrière cette modestie de moyens, une certitude : il n’y a pas de petits sujets chez Bichsel (que d’autres livres comme Histoires enfantines ou Histoires anachroniques confirmeront), seulement des phrases complices sur lesquelles s’arrêter, puis méditer.
Même si l’atmosphère y est plus légère, on retrouve cet aspect faussement intrigant dans Chérubin Hammer et Chérubin Hammer. Ce récit (ou plutôt ce double récit qui ne fait qu’un) raconte la vie de deux personnages homonymes, au pied du Jura, entre Aarau et Soleure. L’auteur précise : « Ils n’étaient pas faciles à vivre, et ils étaient convaincus d’être uniques », avant de jurer avoir « déployé aussi peu d’imagination que possible » dans ce qui va suivre. Ajoutons qu’ils ne se connaissent pas malgré leur proximité : le premier occupe une grande partie du texte, le second étant relégué en note de bas de page.
Celui du haut, donc, est un intellectuel raté, méprisant, ennuyeux, complètement marteau. Il rêvait de devenir écrivain -il sera archiviste. Juste trouvera-t-on à sa mort d’épais journaux intimes aux pages essentiellement vides, hormis cette phrase écrite à 14 ans  : « La vie dure trop longtemps ». Tout occupé chaque jour à transporter une pierre sur la montagne, il semble comme absent. Nomme les fleurs en latin, injurie les randonneurs. Une existence quasi végétative, rythmée de fugues et de contemplations, malgré un pavillon, un jardin, ainsi qu’une épouse et un fils auxquels il ne parle pas, ou si peu. Il adore Stifter, redoute la syphilis mais pas la tuberculose, a un penchant pour les morts précoces et rêve « de semer la terreur avec des mots grecs ». Son idéal : « rien qu’en restant assis, être quelqu’un ». Ses seuls faits d’armes : avoir tenté d’étrangler un camarade de lycée, et s’être fait tabassé à 13 ans par des fascistes. Il se consolera de la vanité du monde en construisant des murs avec sa Tétris avant de rejoindre un foyer pour vieux.
L’autre Hammer, celui du bas, est son contraire. Il « avait le monde bien en main ». Une forte tête, un peu brigand, apprécié des femmes, expert en tournées des grands ducs. Un créateur d’entreprises aussi (l’une était spécialisée dans la rénovation des dessous de toits) qui « aimait se faire remarquer par Dieu et la police ». Il fit évidemment de la prison (« il transformait ses procès en grands spectacles et recrutait les publics d’audience dans les bistrots ») puis sombra dans l’oubli.
Les deux Hammer, créateurs de leur propre mythe, rêvaient donc d’être uniques. Leur destin sera moins glorieux.
Qui est qui ? Ne nous risquons pas. Quelle vie menons-nous ? Pour quel dessein ? Instruite par un prestidigitateur un brin filou, la réalité jouit ici d’une grande liberté, elle tourne comme une boule à facettes et le lecteur, médusé, ne sait pas au juste sur quel pied danser. À partir de ces deux biographies aux contenus tant extravagants qu’incertains (auxquels il faut rajouter l’histoire respective des deux compagnes, Rosa Fässler et Bertha Schmied), Peter Bichsel nous embarque dans un savoureux jeu de pistes et de rôles. Combien d’Hammer avons-nous sous les yeux ? Un ? Deux ? Trois ? « Certes, cette histoire est une histoire inventée, son auteur l’admet, et il sait bien que la vie imite l’art bien plus souvent que l’art imite la vie ». Cela s’appelle une pirouette.
Bichsel, facétieux et suggestif, tire les ficelles d’un petit théâtre existentiel où il met en garde contre le faux-semblant, les vies nourries d’artifices. Surtout, on sent poindre, en creux, une critique sociale teintée de lucidité désenchantée envers ses compatriotes. « Comment se faire une biographie dans un monde pareil », se désole le premier Hammer. Car sous le masque d’une narration rusée, c’est bien un regard ironique que Bichsel porte sur la Suisse et son attelage de clichés. Le pays de l’emmental et du chocolat a mal à son image, et l’auteur ne se prive pas de le démontrer : conformisme, résignation, repli identitaire. Le portrait des deux compagnes est à ce sujet édifiant. Des existences sans vagues, stéréotypées, à l’abri de toute menace, régie par les traditions et le poids de l’éducation. Un pays finalement à l’image de Bertha, la fille du patron de la Taverne, qui toute sa vie n’avait « ni la crainte de l’avenir ni un avenir ».
Né en 1935 à Lucerne, Peter Bichsel fut instituteur durant une quinzaine d’années avant de s’engager activement au sein du Parti socialiste suisse. Conjointement à son travail d’écriture (romans, récits, essais), c’est un fin observateur de la vie politique et sociale helvétique, et ses prises de position dans les grands hebdomadaires signalent un esprit fort critique. Ce que son récit, aux mille saveurs, démontre magnifiquement. Tout comme son récit démontre une autre évidence : « Raconter, c’est autre chose que parler ».

Chérubin Hammer
et Chérubin Hammer

Peter BiCHSel
Traduit de l’allemand par
Jean-Philippe Mathieu
Éditions Demoures
98 pages, 12,20 (80 FF)

Les joyeux artifices Par Philippe Savary
Le Matricule des Anges n°38 , mars 2002.
LMDA PDF n°38
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