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Poésie Objectif Pound

mars 2002 | Le Matricule des Anges n°38 | par Renaud Ego

La nouvelle édition, désormais complète, des Cantos permet de lire l’oeuvre majeure mais d’un abord ardu d’Ezra Pound. Un hymne novateur et apocalyptique en quête d’une nouvelle civilisation.

Il est peu d’oeuvres au XXe siècle dont l’ambition fut aussi grande que celle des Cantos ; et il en est peu qui furent à ce point un échec, ne serait-ce qu’aux yeux de leur auteur, et cela malgré l’influence déterminante que ce long poème épique exerça, notamment sur la poésie américaine. Avec Pound (1885-1972) « la catastrophe côtoie la gloire » remarquait Denis Roche qui fut l’un de ses premiers traducteurs ; chez lui l’extrême générosité le dispute à l’ignominie, la lucidité poétique, à l’aveuglement politique. Mais cet échec -si c’en est un- doit avant tout se mesurer à l’aune de l’immense défi qu’il lança à la littérature : rien moins que reprendre le cours de l’Histoire, dans la prolixité des voix qui la composent, pour forger un autre chant, collectif et anonyme, qui soit aussi l’hymne d’une civilisation à venir.
La genèse des Cantos est indissociable d’une autre oeuvre cardinale, Ulysse de Joyce, dont Pound fut l’inlassable critique, l’impresario, et le premier éditeur. L’un comme l’autre firent le choix, en apparence archaïque, d’écrire une épopée ; Joyce dans le miroir de L’Odyssée, Pound dans celui de La Divine comédie. Joyce commence en 1914 l’épopée psychologique d’une conscience quelconque, celle d’un juif errant dans les rues d’une ville moderne ; Pound, lui, esquisse dès 1915 l’épopée anonyme du monde saisi à travers la figure multiple de quelques civilisations en proie aux forces qui les détruisent ou au contraire, en quête de perfection. Ce sera Les Cantos, « l’oeuvre de ma vie, en vers, un long poème nouveau, vraiment LONG, sans fin ».
Pour Pound, l’épopée est « un poème qui inclut l’histoire », et comme chez Dante, elle débute dans une forêt obscure. En l’occurrence, la Première Guerre mondiale où meurent quelques-uns de ses amis, comme le sculpteur Gaudier-Brzeska. Pound assigne au poème l’énorme tâche de réfléchir cette violence et d’en élucider les causes, au moment où il comprend qu’elle est le moteur véritable de l’histoire. C’est pourquoi Les Cantos débutent aux enfers. On y voit Ulysse, comme dans le chant XI de L’Odyssée, questionner les morts et demander au devin Tirésias de lui expliquer comment il reviendra à Ithaque. Tout le projet des Cantos tient dans cette parabole : par un long périple à travers l’Histoire, Pound va chercher les voies d’un autre avenir. Il y puise des exemples de sagesse et expose les innombrables situations où l’homme se fourvoie. Son extravagante érudition le conduit à travers la Chine de Confucius, la Provence des troubadours, l’Italie de Dante et Guido Cavalcanti, l’Amérique de John Adams. Sigismond Malatesta et Confucius deviennent pour lui les modèles des princes éclairés. À l’opposé, il stigmatise les responsables à ses yeux des désordres du monde, « les politiciens », « Les pervers, les pervertisseurs du langage,/ Les pervers, qui ont placé soif d’argent/ Avant les plaisirs des sens » (Canto XIV). Puis c’est le célèbre Canto XLV où Pound extirpe ce qui lui semble être la racine du mal, celle qu’il nomme usura -l’âpreté au gain, le lucre sans fin dont le libéralisme sauvage est la forme actuelle.
Puis le projet des Cantos commence à se perdre. Pound qui s’installe en Italie en 1924, s’éloigne de Joyce, dénonce « la colique psychique » des pages de Work in progress. Quant à lui, il veut « voir la réalité » c’est-à-dire l’économie et se fait le chantre de théories fumeuses, comme « le crédit social » de C. H. Douglas. La tension poétique des premiers cantos se relâche dans les cycles des cantos « chinois » et « américains » qu’il écrit dans les années 30, à la fois confus et pesamment didactiques. Il se pense en chef révolté de ce parti de l’intelligence qu’il a toujours voulu constituer. Non sans paradoxe, ce pacifiste convaincu se rapproche de Mussolini et se lance dans de vigoureux plaidoyers en faveur du fascisme qui lui valent en 1945 d’être inculpé de trahison.
Emprisonné à Pise, il y écrit les Cantos pisans, somptueuse introspection d’un homme sur qui l’histoire s’est brisée, un homme qui n’est plus qu’ « un chien sous la grêle/ une pie gonflée dans le soleil changeant » et qui chante « l’énorme tragédie du rêve dans les épaules courbées du paysan ». Il y a là d’admirables pages. Certes Pound continuera jusqu’à la fin l’oeuvre de sa vie, mais sans plus croire possible l’avènement d’un paradis, comme dans La Divine comédie. Au contraire tout le portera à écrire une apocalypse.
On ne saurait juger Pound, en trop peu de mots. Joyce disait à son propos qu’il faisait « de brillantes découvertes et de criantes erreurs ». Disons seulement qu’en adoptant la figure épique du « nostos » -du retour- et cherchant dans l’histoire les figures d’un autre futur, Pound s’attelait à la tâche, réactionnaire par essence, d’ériger le passé en avenir. Dès lors, il était logique qu’il trouvât dans le fascisme, cet avatar anachronique de la Rome impériale, un modèle.
Pourtant, le meilleur de Pound est aussi à chercher dans cette immense synthèse de langages et d’histoires que sont Les Cantos. Pour près d’un tiers, ce poème est la compilation et le collage d’un matériau brut, poétiquement retaillé. Les Objectivistes (Charles Reznikoff, Louis Zukofsky, William Carlos Williams) s’en souviendront. Les Cantos y puisent là leur dimension impersonnelle ou anonyme, si neuve dans la poésie du XXe siècle. Ils y trouvent aussi une exceptionnelle diversité de phrasés, une scansion et un sens très neuf du vers que cet écrivain, qui croyait « en un rythme absolu », a su déployer en une composition musicale chatoyante, même si elle est d’une lecture souvent difficile.
Il est étonnant que Pound demeure encore si mal connu en France. Son long poème impersonnel est peut-être « ce livre futur » que Lautréamont appelait de ses voeux, lorsqu’il enjoignait la poésie à être faite par tous, ou que Rimbaud célébrait dans « la poésie objective » qu’il opposait à celle « horriblement fadasse » et « subjective » de son temps. Gageons que cette nouvelle édition des Cantos comblera quelque peu ce retard.

Les Cantos
Ezra Pound
sous la direction d’Yves di Manno
Traduits de l’américain par
J. Darras, Y.di Manno, D. Roche, P. Mikriammos et F. Sauzey
Flammarion
980 pages, 26 (170,55 FF)

Objectif Pound Par Renaud Ego
Le Matricule des Anges n°38 , mars 2002.