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Poésie Sombre oracle

mars 2003 | Le Matricule des Anges n°43 | par Richard Blin

Dans un monde amputé d’infini, une quête de la lumière perdue. La poétesse suédoise Birgitta Trotzig voit par-delà le puits de nos yeux calcinés. Entre oratorio et oraison.

Contexte matériaux

Écrire n’élucide jamais rien, ne fait que reconduire à des frontières. « Seuil, limite, différence, dehors, dedans ». C’est sur ces mots, qui semblent circonscrire une véritable expérience des limites, que s’ouvre Contexte, un recueil datant de 1996 et dû à une romancière suédoise1, née en 1929, souvent présentée comme « écrivain mystique de l’apocalypse quotidienne », mais dont l’œuvre poétique est encore inédite en France. Ce contexte, c’est celui dans lequel nous vivons. Un contexte parfaitement inintelligible, qu’il nous faut bien assumer, et qu’elle évoque en visions qui en font vibrer l’insensé autant que l’insoutenable. Une parole de veille, brûlée de l’intérieur par la violence de ce qui la suscite autant qu’éclairée par ce à quoi elle aspire. Une parole qui veut mettre au jour et qui progresse sur la crête séparant ce qui est de ce qui n’est pas -« Le verbe a créé le monde, les lois du verbe ont tracé la frontière entre être et non-être, puis on vit maintenant à la limite »-, tout en rêvant au moyen de transcender cette limite, de faire que ce qui n’est pas puisse être.
Sur un mode d’évocation mêlant le rêve à la chose vue, la litanie à l’intuition, le silence au ressassement, Birgitta Trotzig traque l’absolu sous le terrible (« l’odeur d’abattoir » des « parties molles de l’humanité (…) écrasées, tranchées, broyées »), le poursuit au fond du dénuement comme dans tous les lieux de ce monde qu’une obscurité de pierre a envahi. « Corps sans œil (…) errant dans la lumière noire ombrée de sang brunâtre… »
De ces manifestations de la déréliction, de la perte mortelle et de la peine vivante ; de ce triomphe de l’avarié et du tragique, elle accumule les matériaux (comme l’indique le sous-titre), qu’elle confronte ou associe à des « images fondamentales » (Rêves de papillons, paysage de Caspar David Friedrich), mais aussi au visage, au martyre de Lorca, au Quatuor pour la fin des temps de Messiaen. Tout est à la fois présent et soustrait, proche et inaccessible, ce qui a pour effet de dramatiser tension et attente, souffrance et compassion, tout en soulevant le sens à donner à toutes ces conjonctions sacrificielles.
« Tout est réparti entre lumière éblouissante et mort. Ce qu’il y a dans l’intervalle n’existe pas, mais existe quand même, convulsivement vivant impur et empli jusqu’à la torture. » D’où le rayonnement de noir oracle de cette écriture dont l’obscurité poétique relève du type de rapport qu’entretient le voyant avec la lumière, lui que la tradition aime si souvent représenter en aveugle. De ce noyau d’obscurité partiraient les lents rayons d’une révélation à venir. Ainsi, le mal si omniprésent en notre monde, ne serait que le principe actif de l’altération qui rend visible, de cette obscurité qui « porte la lumière avec soi ». C’est que cette voix est chrétienne, comme le souligne Régis Boyer dans sa présentation, « et plus encore, catholique, chose très rare dans la Suède du temps présent » ; une voix qui fait penser à Job qui, lui non plus, ne parvenait pas à maudire Dieu dans l’abjection du tas de fumier où il gisait. Comme si la terreur était « la première forme de manifestation du nouveau ».
Sans dévotion aucune, et loin de tout pathos rédempteur -« La rédemption est : effraction, écrasement, mouvement vers l’extérieur »-, Birgitta Trotzig s’attache au drame de la lumière prisonnière de l’étreinte mortelle de la matière, tout en rêvant au jour où, libérée, elle fera de l’être de peau un être de lumière. « La vie détériore, la vie estropie, les gens se courbent et se plient dans leur refus, -mais le mystère jette sa lumière vivante sans fin dans les visages estropiés erronés irréguliers vieillis par l’enflure ou bien raboteusement durement émaciés par le travail, vases gris, corps bas, les vies inachevées deviennent maintenant des tabernacles brillants pour la lumière sans fin ».
Une poésie qui tient autant du miroir éclaté que de la vitesse du tragique qui pense. Un dire qui ose défier la nuit de la raison, et s’aventurer au-delà de la frontière si convenue du visible et du fini, en tentant de phraser ce quelque chose -l’inapparu ?- qui n’est pas, tout en ne cessant pas d’être.

Contexte/matériaux
Birgitta Trotzig
Traduction du suédois
par Régis Boyer
José Corti
183 pages, 15,50

1 La plupart de ses romans ont été traduits chez Gallimard

Sombre oracle Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°43 , mars 2003.
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