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Poésie La lecture retrouvée

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Marc Blanchet

En deux volumes d’essais, l’écrivain Pierre Chappuis invite le lecteur à des approches nouvelles sur des poètes contemporains. Des méditations au regard clair.

Tracés d’incertitude

Deux essais - Leiris/Du Bouchet

Est-ce par modestie que Pierre Chappuis a intitulé son volume d’essais sur des poètes francophones Tracés d’incertitude ? Il confie dans un court préliminaire que ces textes parus généralement en revues ont été retenus sans désir de plan ou de vue d’ensemble mais en « de libres allées et venues comme de qui, en proie à une dévoration intérieure, aurait battu le pays (avec le temps devenu sien) sans être rassasié de découvertes, de rencontres ni las de s’égarer ou de retrouver son chemin, de prendre de nouveaux repères, promeneur sur des sentiers de solitude (mais promeneur parmi d’autres) dont les tracés ne sauraient avoir de valeur que momentanée, toujours en défaut, lacuneux, en voie d’être dépassés. »
Ce n’est pas la modestie qui fonde pour autant la qualité de ce volume, c’est l’absence de visée, qui parvient justement à atteindre avec bonheur les obsessions et figures des auteurs étudiés, approchés devrait-on dire. Cette justesse à l’image de l’œuvre méconnue de ce poète : né en 1930 en Suisse, Pierre Chappuis s’il a choisi le retrait n’a pas choisi la confidentialité dont sont encore entourés ses recueils (publiés pour la plupart par les éditions Corti). En poète, il entre d’instinct dans ces textes. Au fil d’une méditation pudique parce que sauve de toute prétention, il fait ressortir, saillir des écritures poétiques dont il épouse les mouvements et les soubresauts à travers les années : ainsi Jacques Dupin, Gérard Macé ou Philippe Jaccottet reviennent « numérotés » à plusieurs reprises, comme si le temps en personne délivrait des fragments de leur œuvre.
Cet art de la divagation est mené avec un sens du détail, une force de pénétration dans les textes qui font de Tracés d’incertitude une forme d’art poétique. La pensée de Pierre Chappuis si elle ne réfute pas l’analyse, voire la déduction, aime saisir une écriture à travers une multitude d’exemples. La traversée d’une œuvre s’éclaire ainsi de citations, donnant l’impression d’accompagner un texte publié comme de vivre l’instant de sa composition -même si de l’aveu de Pierre Chappuis il ne s’agit que d’angles d’attaque. Alors il faut le dire : Pierre Chappuis a du génie pour inventer, réinventer des angles d’attaque sur des textes contemporains ! Et puisqu’il est question ici de poésie, on se réjouira de voir justement saillir aussi bien les châteaux enchantés des textes de Macé, la langue écartée (écartelée) de Dupin, les paysages de Char ou la discontinuité pertinente d’un Reverdy.
Au sujet de Jean-Luc Sarré, Pierre Chappuis compose ainsi un bref travail de fouille réjouissant tant il met en lumière l’exigence de cette écriture tendue (comme ouverte) entre solitude et monde, et dont les vers tentent d’exprimer et franchir ce rapport : « Poser des jalons ; se heurter au monde laissé en blanc ; refuser l’abandon, ornements, détours. Une volonté, un effort conscient, dirigé quoique sans repères, travail et non inspiration, s’avouent rigoureusement. De là des vers éruptifs et comme interrogateurs, sans ponctuation ni majuscules, sans rien qui viendrait marquer -début, fin, pauses- l’emprise d’une ordonnance, apporter son crédit à quelque hiérarchie, quelque organisation que ce soit. De là également une flânerie que taraude et dérange une foncière insatisfaction. »
Ces travaux d’approche, Pierre Chappuis les réalise en évitant tout dogmatisme ou babil analytique. La clarté de son écriture naît d’une très grande intensité de regard : « Pour entendre un chant si proche du silence, frêle, incertain, effacé, si proche de l’essentiel il n’est que de faire le vide en nous et nous enfoncer assez -en aveugle, en sourd- jusqu’à retrouver, au delà de nos paroles, de nos regards vains, usés et désabusés, une parole, un regard vrais, neufs. De page en page alors, d’image en image (image plutôt que figure), le plus se dévoile dans le moins comme la vie dans la conscience de la mort : le moindre filet -de la lumière ou d’eau- est propre à la source autant qu’au tarissement ; moment de transition par excellence, l’aube n’est pas moins déchirement que renouveau, sang et lait, blessure et aliment. » (sur Philippe Jaccottet).
Cet essai est l’occasion par une lecture renouvelée qui a les vertus d’une parole neuve de connaître, comme des échos d’avant-découverte, les œuvres de poètes contemporains souvent méconnus : Roger Giroux, Jean-Pierre Burgart, Werner Lambersy, Pierre Voélin, Nicolas Cendo, Jean-Claude Schneider, Anne Perrier, Frédéric Wandelère, Daniel Blanchard, Pierre-Alain Tâche, José-Flore Tappy, Sylviane Dupuis, Christian Hubin, Jean-Pierre Lemaire, Antoine Émaz, Claude Dourguin…
Autre mérite de cet ouvrage : il prouve qu’une écriture n’a pas besoin d’empiler les publications pour que se dégage d’elle une véritable originalité, qu’un livre pris tel quel peut inviter le lecteur à de jouissives réflexions, des sentiers inédits. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’ouvrage s’achève sur Michel Leiris, auquel Pierre Chappuis a consacré jadis un volume de Poètes d’aujourd’hui, ainsi qu’à André de Bouchet : les deux sont repris ensemble aujourd’hui.
Si Tracés d’incertitude s’impose comme d’authentiques méditations, les essais sur André du Bouchet et Michel Leiris en constituent d’autres dans un temps plus ralenti. Méditation ne recouvre rien d’austère : il y a de la jubilation, quoique maîtrisée, dans les lectures de Pierre Chappuis, un amour de la littérature, un goût des correspondances et des déductions propre à celui qui sait qu’écrire sur autrui est une manière de se connaître. On sait que Baudelaire est passé par là -demandant au critique d’art d’être artiste à son tour. Ce qui n’est jamais gagné…
Pas de tour de force de la part de Pierre Chappuis pour que cette évidence s’impose. En écrivant sur Michel Leiris, ne confie-t-il pas au sujet du poète : (…) « le refus de se reconnaître poète sans duperie, cela même, inscrit au cœur d’une exigence extrême, cela même, oui, consacre exemplairement à nos yeux une vocation poétique. » L’on peut y ajouter cette profession de foi qui tient du bonheur d’expression, une phrase extraite de l’essai consacré à André du Bouchet : « Écrire comme rêver. L’écriture aussi est concentration et abandon, action tant menée que subie, présente et non représentée, incontrôlée foncièrement, quelque désir qu’on en ait, hâtive et exigeante, toujours en avant d’elle-même. » Cette sincérité jamais exempte d’ivresse, et bien sûr d’incertitude, permet à Pierre Chappuis par ces deux livres d’agrandir une communauté de lecteurs autour d’œuvres dont la méconnaissance n’est jamais qu’une absence momentanée d’authentique lecture.

Pierre Chappuis
Tracés d’incertitude
et Deux essais - Michel
Leiris/André du Bouchet

José Corti
326 et 210 pages, 17 et 16

La lecture retrouvée Par Marc Blanchet
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
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