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Poches À l’épreuve du silence

mai 2004 | Le Matricule des Anges n°53 | par Didier Garcia

Dans ce court récit de formation, Adalbert Stifter abandonne son héros et son lecteur au silence des montagnes. Une réclusion destinée à forger le caractère.

L' Homme sans postérité

On le sait, Nietzsche n’avait pas la flatterie facile. Lorsqu’il considérait la littérature en prose allemande qui méritait encore d’être lue, il plaçait naturellement Goethe au-dessus du lot, puis venaient Lichtenberg, Keller, et ce nom peu familier aux oreilles françaises : Adalbert Stifter.
Né en 1805, à une époque où la Bohême appartenait à l’Empire, ce fils de paysans fut donc autrichien. En 1818, alors qu’il fréquentait les collèges religieux, il perdit son père, rejoignant ainsi d’autres orphelins illustres comme Hölderlin. Il entreprit ensuite des études juridiques, au terme desquelles il se mit à écrire et à peindre. Il devint alors précepteur dans les plus grandes familles viennoises, comptant parmi ses élèves le jeune prince de Metternich, avant d’accepter, en 1849, le poste d’inspecteur des écoles à Linz. En 1868, alors qu’un cancer incurable le promettait à la mort, il mit fin de lui-même à sa vie, laissant derrière lui une petite poignée de romans ainsi qu’un bon nombre de nouvelles.
Publié en 1844, L’Homme sans postérité appartient à ce que l’on a coutume d’appeler le Bildungsroman, à savoir le roman de formation ou d’apprentissage, genre très en vogue dans la littérature allemande du XIXe siècle, et dont le Wilhelm Meister de Goethe demeure la plus belle expression.
L’Homme sans postérité présente une intrigue simple, développée sur six chapitres, qu’un épilogue vient brièvement compléter et ouvrir. Victor, un jeune adolescent, est appelé auprès d’un vieil oncle qui vit tel un ermite sur une île en plein milieu d’un lac de montagne. Le jeune garçon quitte un jour sa famille nourricière dans un départ qui fait figure d’adieu à l’enfance (dès le deuxième chapitre, le récit s’installe d’ailleurs dans une lourdeur que seul l’épilogue saura dissiper). Après un périple qui offre surtout à Stifter l’occasion de laisser libre cours à son inclination pour l’art descriptif, l’adolescent entame son séjour dans cet étrange ermitage qui devient aussitôt pour lui le lieu d’une véritable réclusion : l’île est enceinte de hauts murs, qui rendent toute évasion impossible ; l’étendue du lac ne permet pas d’entrevoir un salut par la nage (et tout juste une baignade) ; quant à la bâtisse, aussi vivante qu’un musée, présentant un capharnaüm digne d’un antiquaire, nombre de ses portes se trouvent cadenassées, quelques fenêtres barrées par des planches… Sans rien dire du vieil oncle qui s’enterre dans son silence, et qui semble peu désireux de concéder quelque liberté à son hôte (on sait simplement qu’il doit passer six semaines sur l’île avant que de pouvoir prendre le poste qui lui est destiné). Victor se retrouve ainsi tel qu’il se croyait être à l’article de son départ : « l’être le plus seul qu’il y ait sur terre ». Au fil des jours, Victor s’accommode quand même de cette vie nouvelle, dont l’essentiel se passe dans la contemplation des montagnes, l’oncle se montrant alors un peu plus dispendieux, lui accordant d’infimes libertés. Le lecteur n’en devra pas moins patienter jusqu’à l’avant-dernier chapitre pour qu’un authentique dialogue s’engage entre les deux parents : ayant fait de Victor son unique héritier, il a tenu à endurcir son caractère en le confrontant à la violence, à la pression, à l’interdit, et surtout le mettre à l’épreuve en lui faisant côtoyer la vieillesse, afin qu’il apprenne à profiter de la vie (on pense au carpe diem des Odes d’Horace : Mets à profit le jour présent) ; quant à son conseil, il ne témoigne guère que d’une sagesse qui s’acquiert avec l’âge : il faut vivre chaque époque de la vie, à défaut de quoi on passe sa vieillesse à regretter le passé…
Ce roman est écrit dans une prose qui surprend et séduit par sa simplicité, par son refus de l’ornement et de l’ostentation, par ces phrases sans prétention qui vont aux mots les plus simples, comme s’il s’était agi, pour Stifter, de débarrasser son récit de tout caractère littéraire et de proscrire absolument toute originalité. Le lecteur se trouve ainsi confronté à un récit fait de la même matière que le cadre campagnard au sein duquel il évolue, un décor rustique, avec ses auberges et ses villages enfouis dans les montagnes, et où la vie semble avoir perdu sinon tout contact avec le monde, sans doute tout point d’attache avec la société économique. Les plus belles pages de ce récit restent celles d’un peintre, attentif à la beauté des paysages comme à celle des gestes (ranger des ustensiles de cuisine dans un placard, épousseter un oiseau empaillé, ouvrir une porte d’une main qui tremble, gestes toujours enveloppés de la même épaisseur de silence). Des évocations qui saisissent la vie dans ce qu’elle a de plus ténu, de plus fragile et de plus immédiat, c’est-à-dire ce qui fait sa saveur.

L’Homme
sans postérité

Adalbert Stifter
Traduit de l’allemand
par Georges-Arthur Goldsmidt
Phébus/Libretto
160 pages, 6,90

À l’épreuve du silence Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°53 , mai 2004.
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