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Domaine français Daewoo et des douleurs

octobre 2004 | Le Matricule des Anges n°57 | par Thierry Guichard

En interrogeant les événements qui marquèrent en 2002 la fermeture des trois usines en Lorraine, François Bon porte les témoignages terriblement humains d’un holocauste social et planétaire.

Comment dire la réalité d’une usine qu’on ferme ? Comment exprimer ce que devient la vie quand ce sont trois usines en une même région que l’on condamne ? Comme saisir la matérialité d’existences bâties et organisées autour de pôles industriels que les délocalisations transforment en ruines ?
D’abord, c’est pour le théâtre que François Bon, armé d’un appareil photo numérique et d’un enregistreur mini-disc a arpenté la Lorraine où en moins de cinq mois Daewoo a fermé ses trois usines après s’être grassement nourri d’argent public. Avec le metteur en scène Charles Tordjman, qui dirige le Centre dramatique national de Nancy, il vient saisir des images, des voix, des visages : cette réalité que fuient les informations puisque « ces mots de télévision et de journaux on les reconnaît d’avance à mesure qu’ils sont dits ». Le but est de saisir la réalité humaine d’une catastrophe qui sera toujours plus sociale qu’économique, sentir le paysage et l’urbanisme colonisés par l’entreprise, visiter les ruines où des vies entières se sont croisées, ont lutté, ont perdu. Et la parole de celles que Daewoo a renvoyées, l’entendre et la restituer, par le corps de comédiennes, dans les lieux mêmes où tout s’est joué, puis sur scènes y compris celle d’Avignon où Daewoo a été créée en juillet dernier…
Mais ce travail d’enquête, cette fouille de grand reporter, soulève tant d’humanité et donne tant à voir de notre monde qu’il a bien fallu dépasser le geste théâtral : « le territoire arpenté, les visages et les voix, les produire est ce roman. Ils appellent le récit parce que le réel de lui-même n’en produit pas les liens, qu’il faut passer par cette irritation ou cette retenue dans une voix, partir en quête d’un prénom parfois juste évoqué, qu’on a griffonné dans le carnet noir. Les noms de ceux qui ne sont plus, comme autant d’appels d’ombre. » Et c’est ce que fait ce roman-là : prendre les voix, les mêler, décrire le paysage, ouvrir les appartements tristes, les immeubles, dire les prénoms, se montrer, écrivain enquêteur, en train de photographier un tract, changer le mini-disc, conduire sa voiture et faire, d’un témoin l’autre, cette matière compacte qui dit, pour une fois, la réalité profonde et laisse entendre tout ce qui ne peut se dire. Ce roman-là, dans sa matérialité brutale, mêle le reportage à la littérature, transcrit parfois fidèlement les propos d’une femme et parfois passe par de l’écriture théâtrale, met à plat et met en scène, décortique les langages officiels et endosse la subjectivité émotionnelle, « ma raison de noter avec précision, c’était aussi pour la nécessité de librement peindre : qu’à ce prix seulement on est juste. » C’est un roman qui charrie des vies, les éclaire encore quand les caméras sont reparties et quand une des usines a fini de brûler. Ce roman s’inscrit dans une terre et dans ce moment de l’humanité où l’être humain, superfétatoire pour le marché, est vidé et puis jeté, où les usines sont construites pour ne durer que le temps que durent les aides publiques : faciles à démonter et reconstruire ailleurs. Plus faciles à déplacer que les vies qui les ont habitées…
François Bon ne le fait pas implicitement, mais on ne peut que rapprocher les « ombres » qu’il évoque de celles qui hantent les anciens camps de concentration. La violence y est moins spectaculaire, noyée par le langage des technocrates, des politiques, des médias, des hommes d’affaires (et ce n’est pas rien qu’ici les patrons coréens ne parlent pas la langue des ouvriers). Autant de langues pour cacher une réalité que le roman seul est capable de mettre au jour, dans la souffrance de toucher ce qu’il découvre. On est bouleversé et ulcéré à lire cette quête menée au plus près de celles qui se sont battues jusqu’à, pour l’une d’elles, perdre le sens de la vie et la vie elle-même.
C’est tout un art littéraire qui s’écrit aussi sur les cendres d’un monde où la représentation perpétuelle a gommé la réalité. Le roman apparaît dès lors comme une tentative de résister à l’effacement de la figure humaine : « la tension poétique d’une prose est ce mouvement, par quoi on extorque au réel ce sentiment de présence. » Et parce qu’il faut bien à l’écrivain légitimer son désir de questionner, sa confrontation avec la réalité dont son œuvre va se nourrir, il doit interroger son propre geste : « Mon travail, c’est de rendre compte par l’écriture de rapports et d’événements qui concernent les hommes entre eux. L’énigme, c’était Daewoo vide, mais à chercher ainsi ce qui porte trace et fait mémoire, il semble que chaque manifestation de la ville participe de la fresque et la complète, s’y insère de façon aussi serrée et nécessaire que dans un puzzle. » Et d’un lieu qui porte le nom d’une marque, remonter les fils du réseau, les voies qui le relient à d’autres lieux, d’autres marques, d’autres conflits et faire alors la carte d’un monde qui n’a plus de nom. Et qu’on habite.

Daewoo
François Bon
Fayard
294 pages, 18

Daewoo et des douleurs Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°57 , octobre 2004.
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