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Arts et lettres Si loin, si proche

février 2005 | Le Matricule des Anges n°60 | par Jean Laurenti

Le journal de Jonas Mekas permet de découvrir un des grands cinéastes contemporains, et un véritable écrivain. Ces pages dévoilent l’origine d’une œuvre nourrie par l’expérience de l’exil.

Je n’avais nulle part où aller

On connaît encore peu aujourd’hui l’œuvre du cinéaste américain Jonas Mekas, originaire de Lituanie où il est né en 1922. Son travail est depuis toujours celui d’un expérimentateur peu disposé aux concessions, d’un inventeur de formes au service d’une investigation poétique du monde et de soi. C’est ainsi que le travail de Jonas Mekas, auteur notamment de Walden, Lost Lost Lost, ou encore This side of paradise, se situe, sur le marché de la production cinématographique, du côté de l’avant-garde, de l’underground et donc est seulement accessible à un public restreint. En France c’est essentiellement par la diffusion en vidéo qu’on peut le découvrir et faire ainsi un bout de chemin aux côtés d’un artiste des plus attachant.
Dans le très beau Lost Lost Lost, film réalisé en 1975 à partir d’essais cinématographiques remontant, pour les plus anciens, à l’arrivée de Mekas à New York durant l’hiver 1949-50, on entend la voix off de l’exilé. Elle dit de façon lyrique et bouleversante la réalité d’un arrachement, la blessure d’un homme enlevé à sa famille et à la terre natale : « Chante Ulysse, chante tes voyages. Raconte où tu es allé. Raconte ce que tu as vu et raconte l’histoire d’un homme qui n’a jamais voulu quitter son foyer, qui était heureux et qui vivait parmi les gens qu’il connaissait et dont il parlait la langue. Raconte comment il a été jeté de par le monde. » L’écriture cinématographique est chez Mekas le prolongement naturel de l’écriture poétique à laquelle il s’est adonné depuis son plus jeune âge. Ainsi, en arrivant à New York, Jonas et son frère Adolfas ont-il acheté une caméra avec leurs tout premiers salaires. Filmer était une nécessité vitale pour saisir quelque chose de la réalité dans laquelle ils étaient si brutalement lâchés. La solitude de l’émigrant, sa condition d’étranger le condamnent à n’accéder qu’à « la surface » des êtres et des choses. Nanti de sa caméra, le jeune cinéaste peut ainsi arpenter en tous sens cette surface, au rythme de la déambulation, de l’imprégnation lente d’un réel qui ne sera jamais tout à fait le sien. « J’ai continué mon chemin dans la rue. Rien ne me forçait à me presser. Je n’avais nulle part où aller. (…) Je n’ai absolument aucun endroit où aller, vers où me hâter. Après tout, ce serait idiot de courir pour un homme comme moi qui a fait tout ce chemin depuis la Lituanie. Ne serait-ce pas stupide d’avoir fait tout ce chemin et de cavaler dans Broadway ? Après une telle distance parcourue, l’endroit où tu te trouves n’a plus aucune importance. »
Pour les frères Mekas, l’exil trouve sa source dans la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale. Ils font partie de ces populations très nombreuses déplacées en Europe au gré de l’avancée des lignes de front, des invasions, des persécutions. Jonas et Adolfas sont les plus jeunes garçons d’une famille de paysans lituaniens. Depuis son enfance, en plus de l’école et des travaux de la ferme, Jonas s’est plongé dans la lecture de livres qu’il allait chercher chez les quelques illuminés des alentours qui en possédaient. La littérature, la poésie ont ainsi été les compagnons indispensables de son existence et ont très tôt accompagné son éveil au monde. En 1944, Jonas a 22 ans. La Lituanie est sous occupation allemande. Il rejoint un groupe de clandestins au sein duquel il est chargé de rédiger un bulletin hebdomadaire. Après le vol de sa machine à écrire, le risque est grand qu’il soit arrêté par les Allemands. Sur les conseils de son oncle maternel, le pasteur Jasinskas, il va fuir le pays avec son jeune frère Adolfas. L’objectif est de rallier Vienne, en Autriche, où ils devront se faire passer pour des étudiants. Ils n’atteindront jamais cette ville.
Dans un style limpide, d’une très grande force évocatrice, I Had nowhere to go, Je n’avais nulle part où aller rendra compte de cet exil fait de souffrances, de privations, et aussi de rencontres, d’échanges et d’une constante effervescence intellectuelle. « J’imagine que quand on n’a rien mangé depuis un jour ou deux, on peut voir toute sorte de choses que l’on ne verrait pas le ventre plein. Et de toute façon, pourquoi aurait-on envie, le ventre plein, de voir quoi que ce soit ? » En Allemagne, les deux frères sont arrêtés par les nazis et envoyés « en esclavage » dans un camp de travail forcé du côté de Hambourg. Temps de misère qui donne lieu à une réflexion sur l’homme dont le pessimisme (qui ne cède jamais au désespoir) rappelle certaines pages de Georges Hyvernaud. Après la défaite allemande, les deux frères vont vivre quatre années dans divers camps pour personnes déplacées au cœur de l’Allemagne dévastée. Temps de misère toujours, mais aussi d’apprentissage, de débats, de méditation, d’écriture. En s’éloignant, la perspective du retour ravive les souvenirs du pays natal de façon plus incantatoire.
Fin 1949, l’exil prend une autre dimension. C’est le départ pour l’Amérique, l’adieu déchirant à l’Europe. À New York, Jonas Mekas exercera de nombreux métiers, mais refusera d’en prendre sérieusement aucun. Sa vocation est désormais ancrée en lui. Il sera cinéaste. Il sera poète.

Je n’avais nulle part
oÙ aller

Jonas Mekas
Traduit de l’américain
par Jean-Luc Mengus
P.O.L, « Trafic »
415 pages, 28

Si loin, si proche Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°60 , février 2005.
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