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Domaine étranger Walser, l’éternel errant

octobre 2006 | Le Matricule des Anges n°77 | par Richard Blin

L’écrivain suisse, en dernier des romantiques, n’aura sans doute vécu qu’à moitié, mais aura su donner un aspect merveilleux à l’insignifiance et à l’humilité. Du très grand art.

Petits textes poétiques

Retour dans la neige

Le jour de Noël 1956, Robert Walser mourait dans la neige, au cours de sa promenade quotidienne. Cinquante ans après, plusieurs livres commémorent l’événement en nous donnant à lire deux recueils qu’il a lui-même composés, Petits textes poétiques (1914) et Vie de poète (1917) vingt-cinq proses tenant autant de la biographie éclatée que de l’autobiographie stylisée, auxquels s’ajoutent la reprise en poche de Retour dans la neige, ainsi qu’Histoires d’images, un livre mettant face à face textes et images correspondantes, illustrant ainsi le dialogue que Robert Walser n’a cessé d’entretenir avec la peinture son frère Karl, était un peintre reconnu tout en jetant les bases d’une sorte d’éthique de la création.
Né en Suisse, dans le canton de Berne, en 1878, Walser publie ses premiers poèmes à 20 ans, en même temps qu’il commence sa vie nomade. À Berlin, il écrit, entre 1906 et 1909, trois romans Les Enfants Tanner, Le Commis, et L’Institut Benjamenta qui n’échappèrent ni à Kafka, ni à Musil ni à W. Benjamin, mais ne trouveront pas leur public. Se repliant alors sur ce qu’il appelle ses « petites proses », des textes destinés à des journaux ou des revues, il en écrira plus de mille, il va ouvrir à la littérature moderne l’une de ses voies les plus fécondes.
De ce maître de la forme brève, Stefan Zweig disait qu’il était « un original du genre le plus profond et le plus étrange ». Quant à l’intéressé, il se qualifiait de poète et de « vagabond vagabondant ». Voyageant à pied, se promenant chaque jour, il aime muser et musarder, vivre en cet état de vacuité qui lui permet de recevoir le monde qui l’entoure comme un don, et d’amasser impressions et sensations dont, une fois rentré dans sa chambre, il tirera la substance d’un texte.
Des textes où l’on trouve des rues et des villes, des chats et des femmes, des rêves et des rires, des lacs et des montagnes, des lettres et des aveux, des forêts et des petites filles, des nuits d’été et des clairs de lune, des paysages et de la neige, de la joie et de la mélancolie, des discours à un bouton de chemise ou à un poêle, ou des choses aussi inouïes qu’un vieux clou rouillé où pend un parapluie. « C’était un vieux clou fatigué, déjà presque à moitié tombé de son trou, qui ne le retenait pas bien, et à ce clou, pendait un vieux parapluie usé, presque aussi vieux. De voir une vieillerie minable cramponnée à une autre vieillerie minable, de voir et d’observer une caducité accrochée à l’autre caducité, tels deux mendiants qui, prêts à mourir d’une minute à l’autre, s’étreignent dans un désert glacé et sans espoir afin de tomber étroitement enlacés. De voir comment un faible dans sa faiblesse soutenait un autre faible avant de s’effondrer lui-même dans un épuisement total, de voir ce malheureux, dans son pitoyable malheur, offrir encore à l’autre malheureux son soutien dérisoire, ne fût-ce que jusqu’à son propre et complet effondrement : voilà qui m’a profondément ému et bouleversé, et je n’ai pas voulu tarder à le noter ici » (Vie de poète, p.122).
La poésie, chez Walser, est dans la disposition d’esprit, dans la façon d’aller et d’éprouver la présence vivante et comme évidente des choses. Dans la façon aussi de parler le monde à la première personne comme s’il voulait abolir la distance entre la vie et l’écriture. Ainsi, c’est le miracle de la banalité, les merveilles du quotidien, « les mille beautés singulières, vagues, éparpillées ici et là » qu’il nous fait découvrir, en poète, en peintre, en musicien. On a souvent l’impression qu’il se lance dans l’écriture comme il part en promenade, d’un pas décidé. D’emblée le ton est juste, l’allure trouvée. La phrase avance par associations d’idées, et comme mue par une sorte d’allégresse. Un tempo, une fluidité, un léger décalage, et souvent, quelque chose de folâtrement joueur. « Des pensées de toutes sortes se bousculaient comme des chatons caressants sur mes talons. Quelques-unes de ces idées m’arrachaient un rire inattendu, sonore ou muet. D’agréables espérances, de charmantes, riantes visions, de douces, de chères petites rêveries m’accompagnaient, sautillaient sans bruits derrière moi sur leurs pieds d’or, me rendant riche, léger, confiant et insouciant ». Le sel de l’instant, la mobilité, Walser écrit manifestement pour donner du plaisir à son lecteur. C’est libre, ouvert, terriblement souple et toujours peint d’après nature. D’ailleurs, il se revendique aquarelliste. « L’aquarelliste est peut-être, parmi les peintres, un feuilletoniste ». (Au sens allemand du mot, le feuilleton désigne l’emplacement de publication dans le journal, comme le texte qui y est publié). Petit format, exécution rapide : « Je vais glisser rapidement sur ce voyage d’un crayon qui l’esquissera d’un trait hardi et si possible génial, avec quelques touches de couleur, libres et dégagées ». Liberté de ton, « C’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour », humeur et humour. « A Berlin, je me faisais raser par un barbier qui avait coutume de dire : « Pas de cumin pour les gamins ». Il avait l’habitude de lancer cela à la volée, un peu comme on disperse de la cendre./ Mes aquarelles aussi ont quelque chose de lancé à la volée ». Une façon aussi de mêler la désinvolture à l’affectation, de faire preuve d’une forme de sérieux toujours à deux doigts de voler en éclats… de rire, qui rendent la prose de Walser aussi imprévisible qu’inimitable.
« Il me plaît de comparer mes petites proses à de petites danseuses qui dansent jusqu’à ce qu’elles soient totalement usées et s’écroulent de fatigue ».
Mais sous la peinture de paysages qui ont la pureté et la simplicité du poème, sous l’évocation de la beauté ou de la joie, comme sous les tensions entre des contraires (argent/pauvreté, amour/solitude…) tremble souvent une ombre. Comme si, sous le texte, s’insinuait toujours autre chose que ce qu’il dit. Comme si sous les miroitements de la surface gisait un gouffre. C’est sans doute que Walser n’a que trop conscience de l’infinie fragilité de tous les équilibres. À commencer par son propre statut social ? « Je songeais continuellement à un emploi, me promettais de travailler, mais ne me mettais pas à l’ouvrage pour autant ». Insuccès, pauvreté, amours difficiles, et sentiment de vivre moins pour lui « que pour quelque chose d’autre, il ne savait pas exactement quoi », Robert Walser connaîtra cette douloureuse étrangeté à soi-même qui le conduira à passer les 27 dernières années de sa vie dans un asile. Une incapacité à se conformer, une présence-absence au monde, qui évoquent étrangement Hölderlin. Lorsqu’obligé de gagner sa vie, Hölderlin devient précepteur, Walser écrit : « Un héros était dans les fers, un lion devait faire le gentil et le poli, un Grec royal évoluait dans un salon bourgeois, et les parois étroites, mesquines, joliment tapissées, broyaient son merveilleux cerveau ». Et d’ajouter. « Alors qu’en lui l’homme désespérait, que son être saignait de mille blessures douloureuses, son art s’élevait comme un danseur richement paré, très haut, et là où Hölderlin sentait qu’il sombrait, sa musique et ses vers enchantaient ». Comme nous enchante la musique de chambre des petites proses de Walser, lui qui dans une lettre, confiait : « Il me plaît de comparer mes petites proses à de petites danseuses qui dansent jusqu’à ce qu’elles soient totalement usées et s’écroulent de fatigue ».
Petites proses, petites danseuses, le petit, toujours. Walser, très vite, avait choisi de se faire petit (« La sensibilité rend petit »). D’où l’habitude qu’il prit d’écrire au crayon (effaçable, et donc parfait pour celui qui rêvait de laisser un minimum de traces) sur les supports les plus disparates : bouts de papier d’emballage, feuille de calendrier, enveloppe…, et en usant d’une écriture si minuscule qu’elle en devenait illisible. De véritables miniatures, souvent de toute beauté, qui auront demandé plus de vingt ans de décryptage, et qu’une exposition, à la Fondation Martin Bodmer, à Cologny-Genève (jusqu’au 29 octobre), permet d’admirer. Au nombre de plus de 500, ces microgrammes dessinent un territoire véritablement magique et secret, où Walser peut enfin évoluer en paix, loin du regard des autres et de leur jugement. Une manière aussi de s’enfoncer un peu plus dans le labyrinthe sans issue où il n’aura cessé d’errer, s’égarant toujours un peu plus, là où il espérait se rencontrer ou se trouver. Une vie de poète qui s’achèvera dans l’opaque et la neige d’un jour de Noël.

Robert Walser
Vie de poète
et Histoires d’images
Traduits de l’allemand
(Suisse) par Marion Graf
Éditions Zoe
192 et 96 p. (22 illust.
couleurs), 13 et 18
Petits textes
poétiques

Traduit de l’allemand
par Nicole Taubes
Gallimard, 178 p., 15
Retour dans la neige
Traduit de l’allemand
par Golnaz Houchidar
Préface de Bernhard Echte
Points-Seuil, 146 p., 5,50

Walser, l’éternel errant Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°77 , octobre 2006.
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