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Domaine étranger Les délires du prestidigitateur

novembre 2006 | Le Matricule des Anges n°78 | par Jérôme Goude

D’une fantaisie roborative à un pot-pourri enivrant, l’Argentin César Aira, irréductible conteur, titille notre comprenette en s’adonnant à d’invraisemblables jeux de cache-cache.

Consécutivement à l’éditeur marseillais André Dimanche, Christian Bourgois concourt à la diffusion progressive des œuvres du très prolifique César Aira en France. Après Varamo et Les Nuits de Flores en 2005, Bourgois publie simultanément deux récits inédits de l’auteur argentin. Deux textes aux titres ostensiblement allégoriques : Le Prospectus et Le Magicien. Le locuteur des Textes pour rien de Samuel Beckett affirme qu’il dit « (…) n’importe quoi, dans l’espoir d’user une voix, d’user une tête, ou sans espoir, sans raison, n’importe quoi, sans raison. » Pouvons-nous supposer qu’il existe ne serait-ce qu’une infime filiation entre l’Abstracteur irlandais et le Gouailleur argentin ?
Le rien est précisément ce quelque chose contre quoi achoppe le protagoniste du Magicien, lequel n’est autre qu’un magicien spleenétique que cerne « une sensation fatale de vide et de désolation ». Pedro María Gregorini, de son nom de scène Hans Chans, est contrairement à ses compagnons de prestidigitation un « véritable magicien » : « Ce que ses collègues obtenaient à l’issue de préparatifs laborieux, avec des machines compliquées et des tours savamment calculés pour tromper l’attention du public, il pouvait le faire sans artifice, sans travail, avec une parfaite spontanéité. » Aussi, il se rend à un colloque d’illusionnistes, au Panamá, afin de démontrer aux professionnels de ladite profession qu’il est tout bonnement le « Meilleur Magicien du Monde ». Or voilà, notre excellentissime artiste, en butte à maintes velléités, rencontre un indésirable fan gay, est en quête d’un programme inexistant, tergiverse et s’interroge. Comment discerner l’objectif du subjectif ? Par quel moyen voiler le non recours aux artefacts ? Peut-on vérifier l’ « hypothèse créationniste » ? Quel tour de magie sensationnel présenter qui demeure vraisemblable ? etc.
Que s’abstiennent de fait les toqués du cartésianisme, les transis de la linéarité ou les aficionados de l’hyperstructure narrative ! Désopilant, farfelu, sardonique, fou, César Aira a un ton bien à lui. Ultime opus d’un triptyque comprenant le conte surréaliste outrageusement manichéen La Princesse Printemps et l’étrange genèse textuelle Varamo, Le Magicien rivalise d’originalité et d’intelligence. Panamá (un Panamá-fantôme) n’est pas le seul point commun autour duquel gravitent ces trois récits métaphoriques. Chaque fois nous retrouvons l’omnipotence d’ « éditeurs pirates », ainsi que la mise en abyme du quid de la littérature : « Ce qui lui permettait d’employer sa magie où il voudrait, sur n’importe quel objet, événement ou sujet, puisque tout pouvait entrer dans les livres : ils attirent, par leur nature même, la plus grande diversité de contenus. "
Le Prospectus
n’est pas sans déployer cette « grande diversité de contenus » immanquablement borgésienne : non seulement tout peut entrer dans un livre, mais un prospectus peut contenir un roman et, par extension, se transformer en livre inclassable. Ce qui ne devait être initialement qu’un laconique prospectus rédigé par Norma Traversini, professeur d’art dramatique féru de Calderón et habité par le « démon de l’explication », au détour d’un post-scriptum aléatoire, devient un fourre-tout extraordinaire. Notons incidemment qu’il est difficile de conjoindre règle de conduite et chemins de traverse ! D’une « feuille volante », augmentée d’une ébauche de traité de sémiologie, proposant aux habitants du quartier de Flores la possibilité d’améliorer « leur efficacité expressive », le lecteur est transporté dans un improbable roman d’aventures qu’émaillent d’incessantes digressions et de fulgurantes divagations poétiques : « Il refait beau ! Les Hindous se divertissent en vivant ; quand il pleut aussi, mais seulement tant que dure la pluie, qui est déjà finie. Elle a ouvert toutes les grilles de la grande cage aux guirlandes et elle est partie vers une autre jungle, montée sur un moustique aux ailes de chauve-souris. » Plus encore, Le Prospectus distille une poésie savante et savoureuse : « L’amour, l’amitié, les affaires, la famille, considérés comme des paysages au clair de lune de la communication, sont le royaume de la fragilité. Ils sont un grand téléphone impalpable fait de rosée et d’arc-en-ciel, qui peut s’écrouler à tout moment. » Puis, le burlesque inhérent au récit des tribulations indiennes où se croisent, entre autres, sectateurs-étrangleurs voués au culte de la déesse Kali, colons fanatiques, Barbie inexpressive et « justicier masqué », n’exclut pas le sérieux. L’iconoclaste César Aira se fend, çà et là, de traits anticolonialistes et antireligieux.
Plus avant, riches d’une tradition littéraire dense, Le Prospectus et Le Magicien interrogent les rapports qu’entretiennent vérité et mensonge, fiction et réalité. Le psychanalyste Jacques Lacan n’aurait sans doute pas renié le pacte méphistophélique qu’induit la proposition de Norma Traversini : « Je vous propose d’utiliser les arts du mensonge pour mieux dire la vérité. » À l’instar d’un Lucien, d’un Sterne ou d’un Diderot, César Aira n’est-il pas sans savoir que sur les masques du rire, du divertissement et du semblant, serpente toujours une fêlure d’où jaillit ce rien qui dit l’essentiel ?

César Aira
Le Magicien
150 pages, 15
Le Prospectus
133 pages, 15
Traduits de l’espagnol
par Michel Lafon
Christian Bourgois

Les délires du prestidigitateur Par Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°78 , novembre 2006.
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