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Domaine étranger C’était la chair du coeur

janvier 2007 | Le Matricule des Anges n°79 | par Sophie Deltin

D’un chapitre atroce et longtemps refoulé de l’histoire autrichienne, Ludwig Laher nous donne à apprécier la sauvagerie à laquelle peuvent s’adonner des hommes, en toute bonne conscience.

Dégénérescence de la chair du coeur

Ce texte ne doit pas être lu « comme un documentaire », insiste l’auteur en fin d’ouvrage. A contrario l’on sent effectivement dès les premières pages, toute la difficulté à caractériser cet objet littéraire hétérogène (un roman ?) qui relate des faits authentiquement réels, présentés toutefois de façon à préserver l’anonymat des protagonistes. Le narrateur du récit (un « nous », à l’évidence soucieux d’assumer la charge d’une collectivité trop longtemps muette) raconte comment à Sankt Pantaleon « c’est le nom de ce trou » situé dans un « cadre campagnard idyllique » de Haute-Autriche un certain Franz Kubinger, « idéaliste politique de la première heure » et membre du parti national-socialiste, se réjouit de la « bonne idée » qui l’a traversé un jour de 1939. De fait, celle-ci obtient un « succès fulgurant » puisqu’elle aboutit à l’ouverture d’un « camp d’éducation par le travail » destiné à interner tous les réfractaires, les fainéants, les asociaux et autres « cas désespérés » de la commune. En à peine un an voilà « enfin ses vœux exaucés : Franz est désormais maître de la vie et de la mort ». Les travaux harassants d’assèchement des marais que les prisonniers effectuent ont d’ailleurs tôt fait d’éliminer les plus faibles d’entre eux, beaucoup tombent malades, d’autres meurent épuisés, quand ce n’est pas des séquelles des sévices infligés par la « foule de petits chefs » qui les encadrent. Coups de poing, de bottes, de matraque, raclées, « gnons », bastonnades et passages à tabac, le narrateur ne nous épargne aucune des violences monstrueuses perpétrées sur ceux qui sont réduits à des « esclaves ». Sans doute y a-t-il un médecin du village qui lors de ses visites de « routine », « voit tout » mais accommodant, il joue « gentiment » le jeu du maire et du chef de camp, et dans les registres funéraires il n’hésite pas à établir « en termes de spécialiste », de faux diagnostics pour camoufler les mauvais traitements les traces de leur calvaire. De cette rhétorique pseudo-scientifique surgit un jour comme cause officielle de décès, la formule, indigeste et insensée, de « dégénérescence de la chair du cœur [Herzfleischentartung]. »
Dans la deuxième partie du livre, c’est pourtant ce même médecin qui finit par déposer une plainte. Un procureur général s’empare valeureusement de l’affaire si bien que, malgré les pressions et la destruction de nombreuses preuves, se met en branle une série d’enquêtes judiciaires, d’interrogatoires et d’arrestations. Les tortures, les incitations au suicide ? De purs mensonges, protestent les membres de la SA, quand ils ne jouent pas l’imbécile ( « c’était pour rire » ) ; la plupart tentent aussi de s’exonérer de leur responsabilité en se défaussant sur leur supérieur hiérarchique immédiat, « tout est couvert » avait-t-il été d’ailleurs assuré haut et fort. « Si on ne peut même plus croire ce que racontent les plus hauts gradés du parti, on peut aller se coucher tout de suite » s’indigne un accusé. Le camp finit certes par être évacué au début de l’année 1941 mais est aussitôt remplacé par un autre, « de rétention » cette fois, où l’on parque des Roms et des Sinti, coupables d’ « infester » l’Autriche. Au bout d’un an, il n’y aura aucun survivant, et Hitler en personne ordonnera que soit définitivement réglée cette « histoire poisseuse » par un non-lieu.
L’effroi permanent qui se dégage de ce livre n’est pourtant pas imputable aux « seuls » récits de torture. L’élément le plus décisif tient sans doute à l’imbrication des tons qui, en vertu d’une efficacité kafkaïenne, assigne au récit une dynamique diabolique. L’auteur qui explique s’être plongé « avec une précision douloureuse » dans des milliers d’archives, s’emploie en effet à fondre çà et là des fragments de textes originaux tirés de documents officiels, des citations, des déclarations de témoins ou d’accusés extirpées de procès-verbaux, de sténos d’audiences tout un matériau verbal propre à la propagande, au « délire racial » nazis, ainsi qu’au jargon bureaucratique et juridique de l’époque, et dont la puissance de surgissement dans le cours de la narration exerce un terrifiant effet de réel et davantage encore, de folie. L’alternance toujours fluide entre cette phraséologie aveugle, débilitante, et la voix implacable du narrateur qui joue sur l’euphémisme et l’antiphrase pour décrire les scènes de sadisme acharné autant que celles concernant la complaisante passivité de la population locale, n’en demeure pas moins éprouvante. Ce cynisme amer et particulièrement corrosif en devient parfois insoutenable, voire exaspérant, notamment quand il s’agit de rendre compte des jugements d’une « Justice » encline à laisser les principaux acteurs du camp retrouver, pour une large part, le confort d’une vie civile bercée dans l’amnésie et le refoulement. Le texte s’achève en 1955, l’année du retour à la « normalité » de l’Autriche. L’année précisément où Ludwig Laher a vu le jour à Sankt Pantaleon.

Sophie Deltin

Dégénérescence de la chair du cœur
Ludwig Laher
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
Actes Sud, « Le cabinet de lecture », 240 pages, 21,90

C’était la chair du coeur Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°79 , janvier 2007.