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Domaine étranger Pour qui sonne le glas ?

avril 2007 | Le Matricule des Anges n°82 | par Sophie Deltin

Pour avoir vécu en Algérie jusqu’en 1996, Salim Bachi sait la violence de son pays. Hanté par Cyrtha, sa ville imaginaire, il achève ici d’explorer les affres d’une jeunesse sacrifiée.

Les Douze contes de minuit

Chez Salim Bachi, jeune talent d’une littérature algérienne née dans les soubresauts de la « décennie rouge » (les années 1990), la mort se regarde en face, la « trouille » au ventre peu importe que l’on en soit la victime ou le bourreau. Dans ce recueil de douze nouvelles, une succession de voix (de râles ?) émergées du clair-obscur de la conscience, l’écrivain algérien décrit, imagine, restitue, ironise, pour dénoncer de sa plume intransigeante et dans le même temps essentiellement humaine, ceux qui ont assassiné et continuent de profaner son pays, avec ses hommes et leurs jeunesses. « C’était à la fin des années quatre-vingt, nous étions épuisés par la vie. L’Algérie se réveillait. Comme un vieux serpent ensorcelé par ses nouvelles écailles. L’Algérie brûlait. » L’univers de Bachi, ou plutôt sa ville Cyrtha dont il bâtit de livre (Le Chien d’Ulysse, 2001) en livre (La Kahéna, 2003) l’inextricable topographie en sa violente et outrageuse beauté, n’est pas seulement habité par la peur, l’absurde du Pouvoir, la frustration, la sauvagerie et l’idéologie mortifère, il sécrète une formidable puissance de folie, qui s’exprime dans l’affolement des corps et de la pensée. En témoigne cette longue désintégration mentale d’un homme persécuté par une sphère, « une voix venue de nulle part » qui pourrait bien être celle de Dieu… (« Le messager »). Ou encore, cette logorrhée hargneuse, obsessionnelle, qu’éructe un intégriste (un kamikaze ?), aliéné au degré zéro de ses pulsions de haine contre les mères, les femmes « ce sont des fornicatrices et d’elles tous nos maux découlent » et le sexe en général, bien déterminé en tout cas à tuer tous ceux qui lui font « l’affront de vivre » (« Le naufrage »). Dans « Nuée ardente », c’est le corps du « Colonel », un dictateur paranoïaque et sanguinaire, qui porte les stigmates de la dévastation ambiante : « à la semblance des crimes perpétrés sur ses sujets », il se disloque dans une inexorable décomposition. Pour Bachi, la furie de destruction, qu’engendre bien souvent le simple exercice du pouvoir, finit toujours par en déshumaniser le détenteur, alors sujet à toutes les métamorphoses animales (« Fort Lotfi »). À un point tel que dans « Le vent brûle », les bourreaux ont perdu leurs visages d’homme et désormais, ce sont des insectes monstrueux des mouches mutantes dotées d’une forte « mémoire des massacres » qui terrorisent, mutilent et exterminent tous ceux qui veulent respirer, aimer ou penser. « Ne pas penser. Surtout ne pas penser. Les insectes détectent la plus faible activité cérébrale. (…) Ils guettent nos pensées. Ils sont nos meilleurs censeurs. Ils nous tuent pour cela aussi. » Un scénario apocalyptique que la dernière nouvelle très kafkaïenne (« Insectes ») achève d’ailleurs de brandir, comme un châtiment menaçant de tout engloutir. Mais n’est-ce pas la disparition seule qui fonde la nécessité de la trace « le manuscrit entre les mains de ses lecteurs » ?
Par-delà la force allégorique des nouvelles et la fantaisie ajustée du style (le parler oral dans « Palabres »), la langue de Salim Bachi, nourrie par ses lectures fondatrices (Joyce, Faulkner, Conrad), est tout simplement belle. Irisée d’éclats d’un passé mythique, tour à tour lyrique et innervée d’une froideur brutale, elle fascine par sa rage et sa lucidité, notamment quant au saccage d’une jeunesse prise entre le legs d’une Histoire paralysé dans le présent et un présent accoucheur des pires désillusions. Courts mais justes tableaux de destins particuliers rongés par l’usure du ressentiment, les nouvelles ne s’emprisonnent pas dans un point de vue exclusif mais se déploient dans une pluralité de modalités énonciatives. Ainsi se répondent en écho « Enfers », « le bourreau de Cyrtha » et « Icare et le Minotaure » trois nouvelles qui ont servi de point de départ à l’écriture du Chien d’Ulysse, dont on ne s’étonnera alors donc pas de « retrouver » les protagonistes principaux élevés chacun ici au rang de narrateur privilégié : deux anciens étudiants et anciens communistes, convertis dans la drogue (Rachid Hchicha) et le sexe (Poisson), Seyf (non nommé dans la nouvelle), une recrue de la police algérienne qui n’éprouve aucun scrupule à verser dans les pratiques abjectes de la lutte antiterroriste, et Hamid Kaïm, l’écrivain-journaliste que l’on écoute, comme dans une oraison funèbre, rassembler ses souvenirs, se sachant sur le point de se faire « sauvagement assassiner » par des islamistes.
De cette descente aux « enfers » d’êtres floués, et parfois acculés à « l’irréparable », l’auteur n’en décrit pas seulement le sentiment de gâchis celui d’une innocence corrompue qu’entrevoit clairement Rachid dans son refus de composer avec « ces abrutis qui saignent le pays à droite et à gauche. Eux croient, rajoute-t-il. Aussi absurde que cela puisse paraître leur foi est tangible. C’est le pire. » Il en dégage surtout la quête déchirante d’une rédemption impossible. Sans espoir de répit ni de retour, les âmes en peine de Salim Bachi ruminent leur errance dans le monde de Cyrtha, condamné à une lente et amère agonie.

Les Douze Contes
de minuit

Salim Bachi
Gallimard
190 pages, 15,90

Pour qui sonne le glas ? Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°82 , avril 2007.
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