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Domaine étranger Le tunnelier au travail

avril 2007 | Le Matricule des Anges n°82 | par Thierry Guinhut

De l’Allemagne nazie à la vie personnelle, le grand roman de la culpabilité de l’écrivain américain William H. Gass.

Ce « Tunnel » a longtemps été un mythe, un « work in progress » comme Finnegans Wake. Un de ces livres monumentaux, aussi longtemps annoncés qu’attendus, publié en 1995… Pourtant, pour se faire tant désirer, William Gass, né en 1924, n’est l’auteur que de peu de titres : quelques essais, un roman, La Chance d’Omensetter (Gallimard, 1969) et des nouvelles : Au cœur du cœur de ce pays (Rivages, 1989) ; c’est tout. Mais aux États-Unis le roman obtint un succès critique remarquable, placé qu’il fut entre Joyce et Faulkner. Quant au recueil, il fait figure de classique, tant la vision de quelques insectes noirs emporte la narratrice dans une dimension cosmique et métaphysique avec rapidité…
Pendant plus d’un quart de siècle, William Gass creusa son « tunnel » narratif et conceptuel. Cette excavation est métaphoriquement à plusieurs étages (Gass a écrit une thèse sur la métaphore). Le creusement de soi d’abord, le trou formé par l’Holocauste au cœur du XXe siècle ensuite et l’avancée, le commentaire de l’écriture. Et encore ce ne sont que les niveaux les plus apparents. Notre tunnelier explore les sous-sols de la condition humaine et de l’Histoire avec une richesse lexicale et sémantique telle que l’on a pu faire pavoiser ce roman au pinacle de la littérature, aux côtés d’Ulysse et de La Recherche. Mais on a été aussi jusqu’à le traiter de « tas de merde ».
Presque un double de l’auteur, le narrateur, William Frederick Kolher, écrit « pour accuser le genre humain ». Il achève une énorme thèse sur « Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler ». Parallèlement, il se livre aux délices rouspéteurs de l’introspection même si le mot est récusé en entreprenant la cinquantaine venue, une remémoration autobiographique : le récit par bribes de son enfance dans le Midwest des années de la crise, entre ses parents râleurs et alcooliques, est une deuxième facette de « ce siècle désastreux ». Peut-être est-ce cette dernière qui convaincra le plus, entre un catastrophique goûter d’anniversaire, l’érosion acide de la relation conjugale avec Martha et la séduction d’une étudiante. Alternant la lecture des poèmes de Rilke et des « journaux intimes de tous ceux qui finiraient gazés », pour qui il imagine cent destins possibles et brisés, il « compose des culpagrammes », sans épargner personne. Mais en tentant de se disculper, autant qu’il l’a fait pour les nazis, il montre son « fascisme du cœur » (et le nôtre peut-être). Car il a à la fois participé à des manifestations antisémites pendant qu’il étudiait en Allemagne sous la férule de l’historien Magus Tabor (surnommé « Margot la folle ») et au procès de Nuremberg comme soldat américain.
C’est un essai polymorphe autant qu’un roman, sans guère d’action. Le contrepoint entre tunnel dans la mémoire personnelle, dans l’Histoire, et celui creusé dans la cave à l’insu de Martha qui découvre avec horreur les décombres dans son tiroir est intellectuellement brillant. La narration est remplacée par la virtuosité thématique et d’écriture. Et, malgré une typographie ludique, si l’on goûte et admire nombre de pages voyez l’étonnante invocation aux Muses, sans compter la puissance de la conception, comme lorsque l’on lit les œuvres de quelques indiscutables grands, de Pynchon à Gaddis, on bute parfois sur le sentiment que le monstrueux chewing-gum remâché est boursouflé, étiré au point que l’attention se perdre parmi l’excès de richesse et les trous ainsi creusés. Néanmoins, il serait dommage de ne pas plonger dans cette lecture au long cours, tant les lumières qui jaillissent dans ce bavard, délirant et sombre conduit sans issue sont éclairantes. Voici donc un des fleurons de cette belle collection qui publie les « baleines blanches » de la fiction en langue anglaise.

Le Tunnel
William H. Gass
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro
Le Cherche Midi, « Lot 49 »
750 pages, 26

Le tunnelier au travail Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°82 , avril 2007.
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