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Des plans sur la moquette Un soir du mauvais côté

mai 2007 | Le Matricule des Anges n°83 | par Jacques Serena

Ces histoires de minotaures, mi-bête mi-homme. Ou nos origines mi-ange mi-bête. Une idée qui résonne en nous. La bête en nous qui prend le dessus un soir sans prévenir. La bête blessée. Ce qu’on se retrouve alors à faire, à être. Et qui va juger ça ? Le juge a souvent une expérience de retard. Ces histoires de sage et de fou, sagesse d’être fou, folie d’être sage, etc. Le jour où le juste n’enviera plus les frasques du salaud, on en reparlera. Et tant qu’on pouvait voir les fous derrière les grilles, on pouvait se dire qu’on était du bon côté, mais depuis qu’on ne voit plus rien.
On peut toujours parler du soir où on a senti la bête en nous reprendre le dessus.
C’est lors d’une fête chez nous, dans le jardin. Ma compagne est là, revenue vivre avec moi. Après une longue escapade avec un vieux potier. Beaucoup de gens dans le jardin, un verre dans une main, une assiette en carton dans l’autre. Certains me sourient, je ne sais pas qui ils sont. Une Louise Brooks en punk, qui raconte qu’elle a vécu à Saint-Roch. Je m’avance vers elle et, en moins d’une minute, elle en est à me parler de viol. Les statistiques parlent d’une recrudescence de viols et elle se demande si elle ne devrait pas avoir sur elle un cutter. J’ai du mal à croire aux statistiques de ce genre, prétextes à rajouter des policiers partout. J’essaie de dissuader cette fille de Saint-Roch de sortir un cutter devant un violeur, qui mettrait dix secondes à riposter, neuf pour rire et une pour retourner la lame contre elle.
Elle sourit. Elle me demande si j’en ai, des cutters, si elle peut en essayer un, pour voir.
Je lui dis que c’est dans mon cabanon, rangé je ne sais pas où, longtemps que je ne m’en sers plus. Et comme elle prend des yeux tristes, je propose qu’on aille voir si je peux en dénicher un. On traverse le jardin plein de gens. Quand je passe devant ma compagne, elle me caresse la nuque. Je pense bien sûr au vieux potier à qui elle devait faire ça aussi.
Une fois dans le cabanon, cherchant un cutter, me tombe dessus l’impression que je me fais avoir. Dans le jardin, ils ont mis un vieux Stones, ils dansent. Il se passe des choses, dehors. Et qu’est-ce que je fabrique moi, dans ce cabanon, à chercher un cutter avec cette fille ? Finalement j’en trouve un, le lui tends. Elle le prend, le tient mal. Une poule avec un stylo. Je me demande si elle a jamais mis un pied à Saint-Roch.

- Tu as déjà fait du mal à quelqu’un, toi, avec ça ?

- Oui, à des rats.

- Des rats ?

- Des rats qui venaient la nuit bouffer mes livres.

- Mais ils avaient simplement faim, les pauvres.
Elle dit ça avec un air apitoyé et, qui sait pourquoi, ça m’agace prodigieusement.

- Non, en fait ce sont des créatures néfastes et tordues, tu ne savais pas ?

- Tordues, répète-t-elle en gloussant.

- Exactement, tordues et qui pourrissent tout partout où elles passent.

- Et tu leur lançais ton cutter dessus ? Tu ne pouvais pas ranger tes livres ailleurs ?

- Non, je ne pouvais pas.

- Pourquoi ?

- Parce que je voulais que ces salauds de rats crèvent, voilà pourquoi, je voulais les voir se vider de leur sang.

- Mais c’est méchant !

- Je prenais du Solupred pour rester énervé, je me posais dans un coin et je les attendais.
Son air ingénu devient perplexe, instable.

- Je restais là pendant des heures à attendre et à m’envoyer des Solupred, et à un moment j’en entendais un arriver, ces bruits sournois qu’ils font, et puis il me voyait, avec cet œil immonde qu’ils ont, alors il essayait de fuir.

- Je ne te crois pas, tu inventes.
Elle pose le cutter et veut sortir, mais je suis sur le passage.

- Ils essayaient de fuir et là, moi.

- Je crois que je vais rejoindre les autres, maintenant.
D’un geste, j’attrape le cutter et me rapproche d’elle.

- Alors je lançais le cutter sur ce salaud, j’avais pris plein de Solupred, tu as déjà pris des Soplupred ?

- Non, dit-elle, docilement.

- C’est que j’étais très malheureux, à ce moment-là, très, et tuer ces sales bestioles me faisait du bien, tu comprends ? Ça me faisait du bien, d’être là tout seul avec mon cutter à attendre dans le noir pour saigner ces tordus, jusqu’à trois heures du matin, je n’avais jamais prévu ça, tu sais, ne m’étais pas vu arriver à une situation pareille, c’est comme maintenant, par exemple, ce qui se passe là, tu comprends ? Pas moyen de prévoir ça, que je sois dans ce cabanon à te montrer un cutter et à te parler du passé pendant qu’ils font la fête là-dehors. Arrête de bouger. Je ne vais pas te couper.

- Non, pourquoi tu voudrais me couper ?

- Je ne veux pas.
Je suis devant elle avec mon cutter à la main. Elle a les yeux grands ouverts. Puis elle s’assoit pas terre et se met à secouer la tête de droite à gauche.

- Arrête. Tu n’as jamais vécu à Saint-Roch, dis la vérité.
Elle secoue la tête de plus belle. Sans savoir pourquoi, je parle très bas, maintenant.

- J’étais très, très malheureux, à cette époque. Au temps où je guettais des rats. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Tu as déjà été très, très malheureuse, toi ?
Elle met son poing dans sa bouche. Et là, elle fait oui de la tête, frénétiquement oui.
Alors, soudain, je me sens calme. Je pose le cutter. Et on reste là. Silencieux, vidés.

Un soir du mauvais côté Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°83 , mai 2007.
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