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Poésie Un horizon russe

mai 2007 | Le Matricule des Anges n°83 | par Marta Krol

Une anthologie de cinq poètes du XXe siècle et un volume d’Anna Akhmatova : quand les tourments de l’Histoire insufflent à ces pages une tragique vitalité.

L' Horizon est en feu : Cinq poètes russes du 20e siècle

Requiem : Poème sans héros et autres poèmes

Voilà une double occasion, pour qui voudrait prendre un peu congé de l’actualité française, de faire une plongée profonde dans une poésie autre, nourrie de bout en bout par une langue, une culture et une histoire autant dire, tout ce qui détermine l’héritage d’un écrivain qui ne sont pas nôtres.
De l’anthologie dont le titre est aussi beau que juste, on ne peut que regretter qu’elle ne soit pas plus volumineuse. Les poètes réunis partagent le triste privilège d’être nés sous une dictature, tsariste ou soviétique. Certes, les noms de Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvétaïeva et Brodsky ne sont pas inconnus du lecteur français, et les poèmes choisis sont déjà parus ; mais la vertu du genre est d’instaurer une heureuse vue d’ensemble sur des œuvres qui non seulement croissent du même terreau, mais aussi communiquent entre elles à travers dédicaces, allusions voire titres eux-mêmes. Une grande figure matricielle en émerge : la Russie, aussi mythique que réelle, ensanglantée mais puissante, résonnant des cris et des saccades des tirs alors que la mort, omniprésente, est « douce et libre » (Blok), si bien que « les seuls à sourire/ Etaient les morts, heureux d’être en paix » (Akhmatova). C’est une Russie pillée, humiliée et orgueilleuse : « tant qu’il reste du crachat dans la bouche Tout le pays est armé ! » (Tsvétaïeva), bien que profondément atteinte dans son corps : « Ah ! quand j’étais plus jeune j’enfilais/ Mon imperméable en toile cirée/ Et j’allais dans les vastes tentacules des boulevards (…) Où aller maintenant ? » (Mandelstam), et emportée dans une folie d’automutilation : « Il est si peu de Grecs à Leningrad/ que nous avons démoli leur église » (Brodsky). Cette figure, pour absolue qu’elle soit, n’a pas toujours besoin d’être nommée ni même symbolisée. Point ici de « patriotisme » ni d’invocations grandiloquentes. Juste une présence, sous-jacente mais certaine, à la fois source et visée de la parole poétique. Chacune des œuvres que ce volume permet d’appréhender tente avec courage et honnêteté d’embrasser et de dire la cruelle époque dans laquelle elle est plongée, tâche aussi ardue que nécessaire : « Siècle mien, brute mienne, qui saura/ Plonger les yeux dans tes prunelles » (Mandelstam). Tsvétaïeva est la seule à imposer le « je » comme instance principale de son écriture, en jouant jusqu’avec son prénom ( « Vive la haute écume marine ! » ). L’écriture est d’une haute trempe : précision incisive, ironie, maîtrise sans défaut de la pensée et de la plume, économie magistrale de moyens, aucune plainte ni regret ne viennent soulager le malheur de cet écrivain qui décidera de ne plus vivre. La « Tentative de jalousie » est un chef-d’œuvre de la litote et de l’allusion qui mérite, plutôt que de le citer, d’être appris par cœur. Puis Brodsky, évidemment. Écriture qui se veut conscience du monde, de ses aberrations et de ses mystères, exigeante et étrangère à toute séduction, d’une langue sophistiquée dans la simplicité, au besoin râpeuse, et capable de s’emparer de l’altérité de la matière alors que « Préparant une surprise/ par la somme de ses angles,/ la chose échappe à/ l’ordonnance des mots ». On sait gré à l’éditeur d’avoir rappelé la haute teneur intellectuelle de cette poésie grande parmi les grandes, dans le difficile exercice de la nature morte accompli ici.
L’important volume de poèmes d’Akhmatova (1889-1966) rend compte, au moins, de deux facettes de l’auteur : la lyrique, prêtant la voix à une femme amoureuse qui s’adresse subtilement à un « tu » absent, fuyant, incertain, et qui évoque loin de tout cliché, avec retenue mais non sans violence ( « J’ai été ton insomnie,/ J’ai été ton angoisse » ), des temps d’attente, des temps de rencontres et des temps de séparations. Puis, la veine civique, celle de la veuve du poète Goumiliov accusé de conspiration monarchiste et exécuté en 1921, laquelle parvient cependant, « à l’heure où s’écroulent les mondes », à plaider la réconciliation nationale en bénéficiant d’une large écoute quand elle n’est pas persécutée par le régime. Attachée à des lieux (Moscou, Tsarskoïé-Siélo, Saint-Pétersbourg, Voronèje…) et à des éléments du paysage (un saule, un chemin, la lune, une lumière du soir…), d’une grande attention à l’être, elle use d’un langage empreint de la tradition populaire russe, avec des bouts de chansons et des éléments de contes quasi impossibles à restituer en traduction. Si Akhmatova préfère les formes régulières courtes, souvent en trois ou quatre quatrains décasyllabes, toujours de facture classique, aériennes et élégantes, elle est capable de longues poésies narratives, belles et mystérieuses, comme cette ballade sur l’attente du fils du roi promis par une voyante gitane, ou le « Conte de la bague noire » dans lequel fait son apparition la grand-mère tatare de l’écrivain. La tonalité est, évidemment, grave, et on aime cette gravité en tant que mode de vivre. Elle atteint son apogée dans le « Requiem », dicté par la douleur et la souffrance, dont l’attente de la mort : « Tu finiras bien par venir. Pourquoi pas maintenant ? » et le spectre de la folie qui « a couvert de son aile/ Déjà la moitié de mon âme » ne sont pas les moindres manifestations.

L’horizon
est en feu

Cinq poètes
russes du XXe siècle

Présentation et choix de Jean-Baptiste Para
Poésie/Gallimard
106 pages, 3,50
Requiem. Poèmes
sans héros
et autres poèmes

Anna Akhmatova
Présenté et traduit
du russe
par Jean-Louis Backès
Poésie/Gallimard
381 pages, 9,30

Un horizon russe Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°83 , mai 2007.
LMDA papier n°83 - 6.50 €
LMDA PDF n°83 - 4.00 €