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Zoom L’expropriation du poète

juin 2007 | Le Matricule des Anges n°84 | par Jérôme Goude

À travers les petits éclats irisés du recueil « Le Démon d’antichambre », Christian Bachelin égrène un chant prosaïque et mélancolique qui convoque la mémoire en son éclipse.

Le Démon d’antichambre

Dans le Problème XXX (Allia, 2004), Aristote opère un nouage entre le génie poétique et la mélancolie ouvrant une voie qui ne cessera d’être explorée. Christian Bachelin propose une lecture et une réécriture singulières de ce qui est devenu un des leitmotive de la poésie occidentale depuis le Moyen Âge. Dans Le Démon de l’antichambre, la jeune femme endeuillée « accroupie sur une tombe » de « Cimetière chromatique » pourrait bien être la sœur d’infortune de l’allégorie de Dürer. Si le recueil ne recense que de rares occurrences du mot « mélancolie » et de ses dérivés, un vaste réseau de significations s’y rapporte. Du fait même de leur dépoétisation, les « pisseuses mélancolies du couchant » (« Chambre de nulle part »), comme la plupart des thèmes chers au poète, sont inextricablement liées à l’usure, au passage. Élégiaque mais non plaintif, l’art de Christian Bachelin participe d’une expérience sensible du temps. Il serait donc malaisé, voire impertinent, d’appréhender son œuvre foisonnante sans aborder son parcours personnel. Un parcours émaillé d’infinies ruptures, où temps vécu, mémoire et expérience poétique, sont intriqués.
Après une enfance solitaire dans un petit village picard près de Compiègne, sa ville natale, Christian Bachelin entre à l’École militaire où ses qualités littéraires sont saluées. Stances à la neige, son premier recueil de poésie est publié en 1953. Bachelin n’a que 20 ans. En dépit de ce coup d’essai récompensé par le prix Marie-Bonheur, le jeune poète s’éloigne sensiblement de l’écriture pour, dix ans durant, multiplier les petits emplois. Touche-à-tout, Bachelin sera manutentionnaire dans un entrepôt, accordéoniste, surveillant dans une coopérative agricole, pointeau d’usine et coursier. Ce vertigineux ballet professionnel s’achève en 1973 à Paris, grâce au concours de Jean Rousselot, sur une nomination à la Société des Gens de Lettres en tant qu’« employé aux écritures ». Ce même Rousselot présentera, en 1955, Christian Bachelin à Guy Chambelland ; lequel éditera les vers semi-libres (alexandrins, suppression de la rime) de Neige exterminatrice en 1967. Le titre de ce recueil est désormais celui d’une anthologie remarquable, publiée par Le temps qu’il fait en 2004 et regroupant cinq œuvres versifiées du poète picard. Véritable collecteur de formes, il publie aussi, entre autres, un texte autobiographique, Soir de la mémoire (Méréal, 1998), ainsi qu’un premier roman, Y seul (Zulma, 2001).
Composé de courtes proses poétiques, Le Démon d’antichambre s’inscrit dans une impondérable continuité. Force assonances et allitérations, allégories et répétitions, font écho à l’œuvre en vers. Un énoncé extrait de la pièce « Sonate » laisse, quant à lui, apparaître cinq hexamètres : « Entendez-la d’antan/ vous appeler du fond/ des oublis et des songes,/ la belle séquestrée/ du manoir aboli. » Mais cette continuité répond davantage d’une cohérence thématique qui en elle-même intègre permanence et transitoire. Comme le suggère le titre du recueil, la poésie de Christian Bachelin est placée sous le joug implacable du démon qui, tout en promettant, vous exproprie. C’est Trismégiste qui n’est autre que le Temps, ce « conservateur du tic-tac encroûtant des horloges ». Entre un passé perdu à jamais, un présent putrescible et un avenir incertain et mensonger, la mémoire claudique. Prisonnière de la « crypte inexpugnable du temps », elle se scinde sous le poids des « inclinations amnésiques ».
La mémoire du passé et de l’instant présent qui, comme la matière que le poème charrie, subit l’inexorable flétrissure du temps, son « opiniâtre décomposition », s’oppose à celle des « conquêtes intangibles » et des « âges immémoriaux ». Davantage même, cette pure mémoire de l’invention, de l’appropriation, se substitue ou s’agrège, dans l’évanescence du poème, à l’oubli d’une enfance rêveuse. Dans l’œuvre de Christian Bachelin le « légendaire et le vécu » s’interpénètrent et s’annulent : « Je suis enfermé depuis cent mille ans plus un instant dans l’âme d’un corbeau mort empalé sur un pieu des champs. » Aussi, le poète recycle tout ce qui gît à portée de main : Nerval, Baudelaire, la Bible, Desnos, la Torah, Saint-Pol-Roux ou Alfred Jarry. Un peu à l’image de ce bric-à-brac sans titre, dans Neige exterminatrice, qui recueille une myriade de peintres et de pigments.
Chez Christian Bachelin, le mauve et le violet peuvent stigmatiser l’ « être et ne pas être, le retour vers eux-mêmes des morts dans leur bourbier. » Le présent du poème est jaune, voire jaunâtre comme la « longue décoloration mélancolique du papier mural ». Il s’oppose au blanc de la neige, qui est virginité de la chair et de la page exhortant au recommencement, à l’impossible avènement du « poème refoulé ». Et ce peut-être parce que la poésie, pareille au commerce charnel, exige davantage qu’une simple posture d’artiste repu. Elle engage l’être de la parole dans une quête infernale impliquant la recherche extravagante et recommencée jusqu’au vertige de son insaisissable objet de désir : le « profil de quelque insoupçonnable absence », « notre Eurydice enfouie. »

Le Démon
d’antichambre

Christian Bachelin
Illustré par Evelyne
Ortlieb
Éditions Rehauts
99 pages, 15

L’expropriation du poète Par Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°84 , juin 2007.
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