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Domaine étranger Le tambour et le chaos

octobre 2007 | Le Matricule des Anges n°87 | par Virginie Mailles Viard

L’écrivain irlandais Joseph O’Connor nous perd dans les méandres d’une ville fantôme où errent les revenants de la guerre de Sécession.

Au cœur d’une carte du nord-ouest des États-Unis, un point, plus gros que les autres. Voilà la ville de Redemption Falls. En bas, à gauche, un encadré dessine ses avenues principales. Pourtant, en y regardant de plus près, cette ville est au milieu de nulle part. Un no man’s land effroyable, celui du Territoire des Montagnes. C’est vers ce lieu des ténèbres que Joseph O’Connor dirige les pas de tous les personnages qui composent la fresque épique de son dernier roman. Carte en partie imaginaire, cet incipit géographique est à l’image du reste de l’œuvre qui oscille entre Histoire et fiction. Il est aussi la première des longues « preuves » qui vont s’égrener au fil du récit et lui donner une matérialité troublante.
Nous sommes en 1865, la guerre de Sécession vient à peine de prendre fin. Pas la faim, ni la soif, ni la misère, ni le sang. Pas la barbarie et la sauvagerie. Juste la guerre.
Au milieu de ce chaos apparaît celle qui va devenir le fil d’Ariane dans un labyrinthe de destinées humaines bouleversées par les horreurs du conflit qui quatre années durant opposa le Nord et le Sud. « Il lui fallut presque un mois pour franchir la Louisiane. Une vingtaine de kilomètres par jour. Vingt-six mille pas. Un soldat, nourri et botté, aurait peut-être déserté face à pareille épreuve. Pas Eliza Duane Mooney. » Sur son chemin des villes défaites, des hommes mutilés, des enfants décharnés. L’après-guerre laisse le pays exsangue. Les pas ensanglantés d’Eliza cherchent la trace de Jeremiah Mooney, son jeune frère devenu tambour de guerre. Figure emblématique de l’innocence brisée, il bat la mesure du calvaire des soldats. Mais « souvent, il fredonnait quelques bribes d’une complainte : mélopée aiguë et solitaire, pétrifiante de beauté. (…) Il jouait de son tambour sur les remparts et pendant les marches, aux funérailles et à l’exercice, au cours de revues et des retraites, à travers les rafales de pluie et les champs de coton racornis… »
Entre Eliza et sa quête fraternelle se dresse la stature imposante du Général O’Keeffe, celui que l’on surnomme Le Sabre. De la guerre naissent aussi des légendes, comme celle qui va guider les foules aux pieds de celui qui deviendra dans un exil déguisé, le Gouverneur de Redemption Falls. Mais il fut avant cela un Irlandais condamné au gibet pour avoir voulu « trancher les cordes esclavagistes qui nous enchaînent à une couronne étrangère ». Il sera finalement banni en Tasmanie, d’où il s’évadera pour échouer sur une île déserte. Sauvé par des marins, il est accueilli en héros sur le sol américain. Mais comme toutes les légendes, celle qui auréole Le Sabre s’émoussera au fil du roman. Assuré qu’une « histoire de guerre », comme il la nomme, ne peut se contenter d’un unique point de vue, Joseph O’Connor joue de toutes les focales, de tous les modes narratifs, et de tous les supports. Les lettres raturées, où parfois un mot manque, effacé par le temps, succèdent aux retranscriptions de propos enregistrés, aux procès-verbaux, aux affiches placardées… un matériau d’historien dûment annoté, où se glissent poésie, balades, contes et mythes, une omniprésence qui rappelle l’importance de la voix dans la littérature irlandaise. Joseph O’Connor travaille au détail près cette illusion de réalité, citant des extraits d’œuvre écrite par la belle Lucia Cruz, épouse d’O’Keeffe, ou dessinant sur la page la graphie d’un de ses personnages. Derrière les titres des chapitres résonne l’écho lointain d’une chanson de geste, « Pourtant, jeune et fou d’amour, je ne pouvais la laisser », soutenu par une typographie rappelant celle d’un article des journaux de l’époque. Au-delà de l’histoire qu’il conte, le livre reconquiert son statut d’objet.
Les Territoires des Montagnes resteront à jamais un tombeau sans pierre tombale : les miséreux ne le méritent pas. Et pourtant, en rassemblant ainsi les bouts dispersés des existences, Joseph O’Connor réussit à offrir un visage à l’humanité. Et son premier « récit de guerre » le classe définitivement parmi les plus grands écrivains de sa génération.

Redemption Falls
Joseph O’Connor
Traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau
Phébus
571 pages, 23,50

Le tambour et le chaos Par Virginie Mailles Viard
Le Matricule des Anges n°87 , octobre 2007.
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