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Poésie L’insoutenable légèreté

janvier 2008 | Le Matricule des Anges n°89 | par Marta Krol

Deux éditions anthologiques bilingues, deux sensibilités de traducteur, et deux visions de l’œuvre pour cerner l’insaisissable Emily Dickinson.

Lieu-dit l’éternité (bilingue anglais)

Car l’adieu c’est la nuit

C’était - disais-je - chose solennelle - / Que d’être - une Femme - en blanc - », prévient celle qui, la trentaine passée, mettait une robe blanche chaque jour d’une vie totalement recluse au fin fond de sa province américaine. Un champ d’expérience vitale on ne peut plus réduit, inscrit depuis sa naissance en 1830 entre la famille, le jardin, la campagne, quelques rues connues par cœur, quelques passions amoureuses sans mariage et sans frasques. Et l’écriture - qui fut visiblement le vrai théâtre de cette existence. Et quel théâtre ! Rarement une œuvre (abondante : plus de 2000 poèmes et versions découverts après sa mort) se montre aussi profuse, dans le spectre des sujets traités - de l’abeille à la résurrection, dans les manières de s’en saisir - tour à tour ou à la fois métaphorique, symbolique, narrative, onirique et quasi scientifique, dans le ton adopté - grave, désinvolte, ironique, douloureux, caustique ou joueur, et enfin et surtout dans les sens qui y circulent, multiples, motiles, résistant à toute fixation.
Car on n’y comprend rien à Emily Dickinson, et cette incompréhension est d’abord la sienne propre, puis le fondement même du pacte qu’elle établit avec le lecteur. Avec une simplicité admirable elle dit à la fois son impuissance à percer l’opacité du monde, la vocation d’échange et de partage qu’a son œuvre, et la fatale illisibilité de celle-ci : « Ceci est ma lettre au Monde / Qui jamais ne M’écrivit », car « A des Mains que je ne puis voir / Son Message est livré - » (C.M.). Et cette chute poignante en forme de prière : « Doux - concitoyens - / Tendrement - jugez-Moi ». Sa ponctuation, avec le tiret pour inscrire le poème dans l’espace, et aussi pour inscrire l’espace dans le poème, puis avec la majuscule qui se promène et s’incarne dans n’importe quel mot en figure erratique de la substance langagière, est un moyen d’insuffler quelque transparence dans la densité du tissu poétique. Le schéma métrique régulier, le plus souvent des quatrains à deux rimes ou assonances, se trouve emporté par le rythme haletant dû aux blancs.
Si elle dit quelquefois son espoir d’accéder, un jour, à un savoir total, la jeune femme de blanc vêtue est en attendant tout entière absorbée par des questions métaphysiques dont le niveau de l’abstraction, l’aisance de formulations et l’articulation pointilleuse surprennent, et témoignent d’un esprit spéculatif extrêmement vif et pointu. À commencer par sa grande fascination, son obsession et son unique certitude : la mort. L’idée l’obnubile au point d’éveiller une forme d’impatience : « J’ai habitué mon âme - à son extrémité - / Pour qu’elle ne vive pas une nouvelle agonie - / Mais qu’elle et la Mort, les présentations faites - / Se rencontrent tranquillement, en amies » (P.R.). Elle observe avidement le remue-ménage funèbre autour de la maison voisine ; à plusieurs reprises, elle visionne l’instant de sa propre agonie, y compris, humour grinçant, cette mouche qui s’interpose entre elle et la macabre visiteuse ; ou encore, elle s’imagine être morte « juste à cette époque, l’an dernier ». L’idée de la mort est souvent traitée avec une ironie cinglante, cruelle : « Cordialité de la Mort - / Qui vrille en nous sans Bienvenue » (C.M.), avec de l’auto-ironie aussi, arme dérisoire : « Que quelqu’un aussi timide - aussi ignorant/ Ait l’aplomb de mourir » (P.R.) mais qui l’aide à supporter son anonymat : « je prends des airs supérieurs - // Et sur ma tige me pavane » (C.M.).
Souffrante, Emily exprime indirectement les affres qu’elle traverse, souvent à l’aide d’une dialectique de notions antinomiques et inséparables comme le recto verso d’une feuille, voyons cette réflexion sur l’expression extatique que la douleur peut prendre : « La gaieté est la cotte de l’Angoisse ». De nombreux poèmes racontent précisément, et avec une concision suprême, tendue, des événements dont son âme (elle y pense beaucoup) est l’unique protagoniste. Événements ou processus imaginés donc, hallucinés quelquefois, à la lisière des territoires que Claire Malroux a raison de trouver aussi dans Artaud ou Michaud, et chuchotés avec fièvre : « Et puis dans ma Raison une Planche a craqué / Et je suis tombée bas, de plus en plus bas - // Et j’ai heurté un Monde, à chaque palier,/ Et cessé de savoir - » (P.R.). Dans ces vers violents, des abstractions mathématiques (le disque, la sphère, le concave et le convexe), théologiques (éternité, résurrection, finitude, dénuement) et métaphysiques (douleur, amour, délices) se heurtent et interagissent comme des objets, dans un court-circuit douloureux dont émerge la vision d’un monde voué au conflit et au désordre : « La Douleur - dilate le Temps - // Des Âges s’enroulent/ dans la Sphère minuscule/ d’un simple Cerveau » (C.M.). D’où lui vient cette pensée totalement vierge de réflexes linguistiques, qui ignore magistralement les affinités des mots, pour les frotter les uns aux autres pour que des étincelles de sens nouveaux jaillissent ?
On notera que le fait, au Seuil, de donner au regard de la traduction non pas la version du poème réellement suivie, mais une version (visiblement) antérieure, convient mal au principe d’une édition bilingue. Et que les choix de Patrick Reumaux, surprenants et irrévérencieux, contrastent de manière stimulante avec ceux, fidèles et fluides, de Claire Malroux.

Emily Dickinson
Lieu-dit l’Éternité
Traduit de l’anglais
et présenté
par Patrick Reumaux
Points-Seuil
288 pages, 7,80
Car l’adieu,
c’est la nuit

Choix, traduction
et présentation
par Claire Malroux
Poésie/Gallimard
433 pages, 9,80

L’insoutenable légèreté Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°89 , janvier 2008.