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Histoire littéraire Louis Guilloux, point d’ancrage

novembre 2008 | Le Matricule des Anges n°98 | par Delphine Descaves

Le sang noir coule toujours à Saint-Brieuc. La maison de pierre claire garde trace d’une œuvre et d’un homme épris d’humanité.

La ville de Saint-Brieuc abrita les siècles derniers un vivier d’intellectuels singuliers et brillants. Outre les aînés, Alfred Jarry ou le théologien Jules Lequier, Célestin Buglé, un des inventeurs de la sociologie française, directeur de thèse d’un certain Claude Lévi-Strauss, fut professeur de philosophie au lycée Anatole Le Braz. Georges Palante lui succéda au même poste. C’est là, en 1916, que Louis Guilloux, alors jeune surveillant, le fréquente. On ne peut évoquer l’écrivain sans croiser cette figure fascinante et pathétique, ami et mentor de Guilloux. Modèle avéré de Cripure, le poignant anti-héros du Sang noir, Georges Palante était un philosophe de haut vol, boudé par l’université, moqué par ses élèves, un marginal, proche des idées libertaires. Victime d’une grave maladie dégénérative qui le défigurait progressivement, il se suicida en 1925.
Au 13, de la rue Lavoisier, dans le quartier plutôt bourgeois de Saint-Michel, on pourrait passer sans s’en apercevoir devant la demeure de l’écrivain, identifiée par une simple plaque. Un petit bâtiment cubique des années 60, blanc et sans grâce ( « une verrue » selon Guilloux), masque à moitié la maison de pierre blonde à deux niveaux. Louis Guilloux l’a fait construire en 1931, sur le terrain d’un jardin ouvrier, propriété de ses parents à l’époque où, au-delà du cimetière, le quartier plongeait en partie dans la campagne. Guilloux était le fils d’un modeste cordonnier dont on voit encore aujourd’hui ce qui fut la petite échoppe, dans un centre ville des années 1910 alors pauvre et crasseux, décrit dans Le Pain des rêves, son autobiographie. De son père (actif militant socialiste et cégétiste, cofondateur de la maison du peuple), il garda le goût de l’engagement, se rangeant du côté des opprimés, des sans-grade, toujours en franc-tireur.
Au 13, l’écrivain a vécu des années 1930 jusqu’à sa mort en 1980. Son épouse Renée est décédée à son tour en 1983, et en 1985 la Ville a racheté la maison, puis acquis le fonds Louis Guilloux qui se trouve maintenant à la bibliothèque municipale. Le bas de la maison, propre mais nu, est occupé par deux associations ; le premier étage comporte un petit appartement devenu résidence d’écrivain - Michel Onfray, alors jeune philosophe, y a travaillé sur Georges Palante. On gravit le petit escalier de bois un peu raide, et on arrive sous les combles. Le bureau est resté en l’état ; c’est là qu’il travaillait jour et parfois nuit - un lit tout simple en atteste. Il réservait jalousement cette pièce à son travail et aux amis, le fidèle Jean Grenier, Jean Guéhenno, Albert Camus… La discrète Renée, elle, y montait fort peu, tout comme leur fille Yvonne (qui vit toujours dans la maison de campagne de l’écrivain à Étables). Le mobilier est sobre, quasi dépouillé - les pièces les plus exotiques sont quatre marionnettes sans grande beauté ramenées d’Italie et un petit samovar revenu probablement du célèbre voyage en URSS de 1936, où Guilloux avait accompagné Gide. Les grandes bibliothèques sont encore pleines. On y trouve, regroupés par Guilloux lui-même, les écrivains amis, la littérature russe (Tolstoï, Gogol), les grands anglo-saxons, comme Hemingway ou Conrad dont il adapta certains récits pour la télévision.
Du bureau, on se représente mieux l’écrivain et l’homme : là des rayonnages entiers de revues auxquelles il participait, voire cachetonnait… la Nrf, Europe, Esprit, La littérature internationale, des organes antifascistes parus dans les années 30 comme Vendredi ou Commune. Ici, un dictionnaire français-espagnol rappelle qu’il a été à Saint-Brieuc responsable de l’accueil des réfugiés politiques espagnols en 1936. Plus romanesque, une porte (à l’époque simple pan de mur placardisé) ouvre sur la cache dans laquelle, pendant la Seconde Guerre mondiale, le couple a protégé deux résistantes. Sait-on que dans une des poutres, creuse, du plafond, l’écrivain dissimulait des missives échangées avec l’armée américaine à laquelle il servait d’interprète ? Sous le couvert du secret défense, celle-ci détiendrait encore certains courriers de l’auteur du Jeu de patience.
Même dans la période la plus faste de sa carrière, des années 1930 à 1960, Guilloux, qui vivait également à Paris, n’a jamais complètement quitté sa ville d’Armor. Il lui est resté fidèle, débutant même sur le tard l’apprentissage du breton et des chants de marins ! « Je suis souvent parti, je suis toujours revenu, jamais je n’ai oublié ma ville. La plupart de mes ouvrages je les ai rêvés et les ai écrits ici. C’est de cette terre et de ce ciel que j’ai tiré leur substance. »
Saint-Brieuc figure dans la plupart de ses livres, et notamment dans Le Sang noir : la petite ville provinciale de l’arrière, avec ses « rues dormantes, nids, laboratoires à cloportes » de 1917, c’est elle. Mais Guilloux, pour donner à son roman une portée universelle, ne la mentionne jamais.
Homme de gauche et de bonne volonté, ce révolté lucide n’a pas échappé à la fin de sa vie à une forme d’amertume, le sentiment orgueilleux de ne pas être reconnu totalement à sa juste valeur. Et aujourd’hui ? Il a failli être au programme de l’agrégation, il n’est toujours pas dans la Pléiade et ses livres ne sont plus tellement lus : la postérité est injuste.

Louis Guilloux, point d’ancrage Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°98 , novembre 2008.
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