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Zoom La pensée partagée

janvier 2010 | Le Matricule des Anges n°109 | par Thierry Cecille

Fidèle sans reniement mais sans aveuglement à la « Pensée 68 », le philosophe Jacques Rancière poursuit son exploration des chemins de l’émancipation.

Et tant pis pour les gens fatigués

Moments politiques : Interventions 1977-2009

Serait-ce un mirage né du désarroi des diverses crises traversées ou bien plutôt un vent salubre qui vient rafraîchir nos tempes ? Depuis quelques mois se font entendre des voix naguère exilées sur quelques campus américains : après Derrida, Badiou et Rancière, par exemple, conquièrent enfin un auditoire attentif. Écoutons donc aujourd’hui Jacques Rancière, « maître ignorant », pédagogue qui ne s’autorise aucune position de surplomb, chercheur et non maître-penseur. Ces deux ouvrages composent une sorte d’autobiographie fragmentaire, témoignant d’une fidélité à soi et d’une obstination sans faille. La cinquantaine d’entretiens rassemblés dans Et tant pis pour les gens fatigués s’accorde parfaitement avec ce titre un peu malicieux. S’échelonnant de 1976 à 2009, mais pour la grande majorité datant de la dernière décennie, ils présentent, en des pages souvent denses, les problématiques diverses et les centres d’intérêt multiples de l’auteur. Les Moments politiques, eux, ainsi que l’indique le sous-titre (« Interventions 1977-2009 »), sont des textes plus circonstanciels mais qui, pour s’inscrire dans l’actualité, ne le cèdent pas pour autant en exigence intellectuelle. Ces pages s’éclairent donc les unes les autres et peuvent nous permettre de percevoir comment une pensée non pas se joue dans ce qui serait une forme de gratuité mais se met en jeu à l’épreuve de ce que l’événement impose ou propose.
Peut-être le premier temps de cet itinéraire fut-il un geste de libération, de déprise : Rancière, en 68, s’émancipe du marxisme à la fois optimiste et scientiste qui règne alors sur une bonne partie des intellectuels. Il vient de participer, aux côtés (sous le contrôle ?) d’Althusser, à l’entreprise de Lire le Capital mais le bouleversement de Mai lui donne à penser qu’il doit aller chercher ailleurs des leçons de révolte. Dès lors il choisira des voies un peu excentriques : participant à l’entreprise de Vincennes, il travaillera, patiemment, en marge des écoles qu’elles soient historiques ou philosophiques, électron libre d’une sorte d’ « a-disciplinarité » qu’il revendique. Il explore (en 1981) La Nuit des prolétaires, où il découvre des ouvriers qui, vers 1830, n’acceptent pas, précisément, de n’être que des prolétaires et empruntent aux écrivains romantiques le mal du siècle pour s’inventer une autre subjectivité. À partir de là il va cartographier, à l’intersection de la philosophie politique et de l’esthétique, ce qu’il appelle Le Partage du sensible (2000), c’est-à-dire la manière dont les sujets reconfigurent le monde qui les entoure. Ainsi, ce qui pour lui caractérise la démocratie (et lui attire, depuis les années 80, la « haine » d’une « intense contre-révolution intellectuel-le »), c’est bien le « dissensus » ou la « mésentente », la lutte toujours à relancer pour l’égalité. C’est cette lutte qu’il perçoit, et analyse, par exemple, dans les grèves de 1995, dans la lutte contre le CPE, dans les manifestations contre l’intervention américaine en Irak, dans les résultats du referendum de 2005…
Le cinéma, « l’art vivant de l’âge démocratique ».
Mais parallèlement à ce qu’il nomme la « poétique » de la politique, il va tenter de mettre au jour la « politique » de la littérature : il voit en elle, naissant au début du XIXe siècle d’une sorte de révolution qui renverse l’ancienne hiérarchie des Belles-Lettres, « l’autre du savoir social ». Elle est en effet « ce qui lit les signes sociaux qui échappent à la politique ». Alors que Balzac puis Flaubert inventent l’histoire des mœurs, percent les dessous de leur société et convoquent, par la description, la « vérité des signes muets », la poésie, elle, par exemple chez Rimbaud et Mallarmé, obéit à une sorte de « vocation publique », veut trouver une nouvelle langue pour la communauté. Cinéphile passionné, Rancière recherche également dans quelle mesure le cinéma peut être « l’art vivant de l’âge démocratique », il s’intéresse aussi bien à « la visite au peuple » dans un certain cinéma français des années 80, au « légendaire » que façonne l’imaginaire hollywoodien, qu’à l’itinéraire de Godard, ancien iconoclaste devenu iconolâtre, « mémorialiste » nostalgique d’un art qui se mourrait… Enfin, dernier chantier, il questionne l’art, remet en cause ce qu’il appelle « l’idéologie moderniste », expliquant que la « rupture » est toujours en même temps une « reprise » et que, jusque dans ses manifestations les plus contemporaines, l’évolution des formes artistiques procède par « petites effractions » plutôt que par des bouleversements radicaux qui ne sont souvent que des constructions théoriques a posteriori.
Le plus enthousiasmant est donc peut-être de prendre conscience, guidé ainsi par Rancière, que la réflexion et l’émancipation n’est pas un domaine réservé, qu’elle est du ressort de chacun de nous : « L’idée même d’une classe d’individus qui aurait pour spécificité de penser est une bouffonnerie que la bouffonnerie seule de l’ordre social peut rendre pensable. »

Jacques RanciÈre Et tant pis pour les gens fatigués, Éditions Amsterdam, 699 p., 23 ET Moment politiques, La Fabrique, 232 p., 15

La pensée partagée Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°109 , janvier 2010.
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