Les années 30 en Caroline du Nord, l’arrivée en train d’un couple, les Pemberton, propriétaires ambitieux d’une compagnie forestière. Sur le quai attendent un homme, Harmon, et sa fille Rachel, enceinte de Pemberton. Harmon s’emporte, dégaine une lame. Une brève lutte s’ensuit. Le vieil homme s’écroule, ses intestins entre les mains… Serena, l’épouse de Pemberton, se penche alors vers Rachelen lui tendant l’arme : « C’est un très beau couteau et vous devriez en obtenir un bon prix. (…) cet argent vous rendra service à la naissance de l’enfant. C’est tout ce que vous recevrez jamais de mon mari et de moi-même ». S’ensuivront complots et assassinats sous la houlette de Pemberton, complice subjugué par sa femme, tandis que Rachel et son « bâtard » tenteront de survivre. Et au-dessus de ce petit monde, une figure altière, vénéneuse, manipulatrice, aussi enflammée au lit que froide et maligne en dehors, Serena, paradant avec au poignet un aigle dressé à la chasse aux serpents : « de loin, le cheval, le rapace et la femme paraissent se fondre en une seule créature ailée à six jambes, sortie tout droit d’un vieux mythe ». En la voyant, un prédicateur digne du Moyen Âge ajoute : « C’est dans l’Apocalypse. Le livre, y dit que la putain de Babylone, elle surgira aux derniers jours, vêtue d’un pantalon » !
À la parution en France de son premier roman (Un pied au paradis, 2009), on a rapproché Rash de Larry Brown, voire de Jim Harrison. Serena oscille entre la concision stylistique d’un roman noir efficace, le souffle de la tragédie romanesque, distillé au fil d’une fresque riche en détails et descriptions, et un mélange de western et de nature writing. En cela, Rash se rapproche plus de l’apprêté d’un Tom Franklin (La Culasse de l’enfer) ou des sombres atmosphères d’un Jeffrey Lent (La Rivière des Indiens). Il parvient à camper les grandioses Smoky Mountains, la pauvreté de ces régions désolées et l’omniprésence d’une nature où la condition humaine est réduite à la portion congrue… Dans une interview, Rash dit : « Les Appalaches sont un État où les choses sont vraiment extrêmes. (…) Ma formule fondamentale est “le paysage est le destin”, c’est-à-dire que la personne que vous êtes est générée par l’endroit ou vous vivez (…) ». C’est ce poids d’un paysage aussi saisissant que cruel qui constitue la fibre profonde de ce récit. Ici la vie passe par les actes, avant le langage. Ainsi de Rachel, lorsqu’elle trouve le jeune raton laveur qui lui vole des œufs : « les pattes de devant la firent hésiter. On aurait dit des mains ratatinées et noircies par le feu, mais néanmoins humaines. (…) C’est pas comme si j’avais le choix. Rachel songea que (…) au début on avait un choix à faire, mais si on se trompait, comme elle l’avait fait, c’était tout de suite fini. (…) Elle visa, leva la hache, l’abattit et entendit un craquement ».
Quand un camp forestier est installé, le premier terrain à être délimité, avant même les baraques ou la cantine, est le cimetière. Les bûcherons vivent un calvaire. Le froid, la neige et la glace de décembre à mai : orteils et doigts amputés. Les étés étouffants, les collines grouillant de serpents à sonnettes. Les accidents sont légion : câbles décapitant les têtes, chutes d’arbre éventrant les chairs, membres arrachés par une hache qui a dérapé sur un tronc, corps frappés par la foudre… Les hommes développent alors de multiples superstitions, usent de talismans, certains deviennent fous. Mais la main d’œuvre ne manque pas ; elle se presse dans l’espoir de prendre la place d’un blessé ou d’un disparu. Et là se dessine l’arrière-plan politique du livre. Pendant que des milliers de personnes crèvent de faim après le krach de 29, F.D. Roosevelt, aidé par des financiers et à la suite de John Muir, impose la création des grands Parcs nationaux. Rockefeller apparaît alors tel un « bolchevique » expropriant les riches propriétaires terriens au nom du gouvernement, le monde à l’envers !
Lionel Destremau
Serena de Ron Rash, traduit de l’américain par Béatrice Vierne, Le Masque, 406 p., 20,90 €
Domaine étranger Femme fatale
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Lionel Destremau
Avec Serena, Ron Rash signe un roman noir épique où la nature a le dernier mot.
Un livre
Femme fatale
Par
Lionel Destremau
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
