Ni fable ni conte, pas plus allégorique que l’histoire de Jésus ou de Quasimodo, ce roman s’empare avec vigueur et acuité de l’une des dimensions fondamentales de l’existence humaine : celle de l’altérité. Erik Fosnes Hansen, écrivain de langue norvégienne né à New York en 1965, s’est déjà affirmé (Cantique pour la fin du voyage) comme solide bâtisseur des mondes fictionnels mais pas fictifs. S’il n’est pas prolixe, on comprend pourquoi : la densité et la complexité de la représentation littéraire qu’il livre demande sans doute longue maturation et documentation. L’histoire n’est pas banale, ce en quoi l’enjeu de l’écrivain est d’autant plus délicat : décrire ce qui importe – l’humain, toujours l’humain – sans se laisser dériver par l’attrait du fantastique et du contingent. Car le livre se situe résolument dans l’héritage du roman classique, réaliste et désaffublé, et on évitera de brandir la sempiternelle métaphore stendhalienne du miroir que l’on promène…
L’histoire est celle d’Eva, que l’on voit naître sous la forme d’une boule de poils au fin fond de la Norvège, et qu’on accompagne jusqu’à son adolescence, toujours vêtue sur l’ensemble du corps d’une toison blonde. Sa mère meurt en couches, son père (longtemps terrifié de ce qui s’avère être son enfant) est chef de gare, et le contexte est celui de n’importe quel microcosme humain où l’anonymat est impossible, où médisance et curiosité malsaine remplissent le vide des existences, et où n’être pas comme les autres (par choix ou par fatalité) est, pour la bêtise rampante, à la fois le crime et l’aubaine. Retenue recluse autant que possible à la maison, nourrie de son imagination, de lectures et de ses talents pour les sciences, attirant des regards effarés voire des cris d’épouvante à chaque apparition en société, Eva « n’est pas une enfant agréable. Au fond d’elle-même, elle le sait ». Le regard de l’autre la désinvestit de ses qualités d’être humain, soit pour la stigmatiser, soit au contraire pour la réduire au rôle de l’objet, exemplaire rarissime d’une pathologie : « Puis vint le moment où les érudits eurent la possibilité de venir m’observer de près. Ils se mirent en file indienne, enthousiastes, se poussaient du coude, presque comme les écoliers (…). Ils me palpaient de leurs mains de chercheurs, ils touchaient ma toison, ils prenaient mes poils entre leurs doigts (…). Et là, je suis tombée dans le précipice, je suis tombée, encore et encore » ou pire encore – note particulièrement noire et honteuse du tableau que construit le romancier –, orifice féminin vacant à prendre.
Subtilement, Erik Fosnes Hansen montre comment une personne rendue à l’état de chose peut développer des mécanismes d’adaptation et de défense, jusqu’à devenir elle-même, quelquefois, impitoyable et amorale. Car l’intéressant dans cette histoire invraisemblable mais vraie est que la distribution n’est pas manichéenne entre les bons et les méchants, et le pouvoir n’est pas forcément dans les mains de ceux que l’on croit ; la victime, au départ innocente, par définition faible, qui plus est femme et orpheline, n’est pas la figure de la vertu persécutée, et parmi la horde qui la maltraite se distinguent de rares individus de bonne foi. Elle, grâce à un don exceptionnel pour toutes les abstractions systémiques – calcul, loi de séries, musique, langages, cristaux – trouve son refuge dans cet univers hermétique, et devient fatalement misanthrope : « Le contrepoint est un stimulant mathématique transposé en sons, et je préférais en profiter seule, à l’instrument ou avec du papier à musique, où tout se dénouait sous le crayon, mais pas en relation avec les autres. »
Cultivant ainsi sa supériorité qui l’isole et la protège (« Mon visage, mon masque, mon rempart, mon bouclier »), Eva fait l’apprentissage de la résistance intérieure au mal et au danger : elle tente, au plus profond même de l’humiliation, de ne pas y succomber, de s’en distancier et de la vaincre, par refus, affirmé et résolu, de se reconnaître victime : « J’essayais de penser aux nombres premiers, ces nombres étranges et fascinants, mes amis, qui sont seulement divisibles par 1 et par eux-mêmes, ce qui, au fond, revient au même (…) jusqu’à ce que l’on finisse par se rendre compte que ce nombre est indivisible et étincelant, qu’il est massif comme un morceau de platine, car que ne ferait-on pas pour ne pas pleurer ? Et ils me tiraient sur les poils de la tête, j’avais un genou enfoncé dans mon dos, mon beau béret rouge gisait… » Puis, devant la lâcheté ou l’inconsistance des quelques-uns qui avaient su conquérir son affection, forte de son mépris et de son ascendant intellectuel et clairvoyant sur les autres, sexuellement éveillée, elle se fait elle-même manipulatrice, cynique et sans scrupules : « Il (l’hideux catéchiste du village) la veut, en tout cas, il la veut, elle, plus qu’Inger, et c’est ce qui importe (…) il croit que c’est une chose qui lui revient et, visiblement, il croit, il est certain de réaliser les bonnes volontés de Dieu. En outre, il a une grosse bote fort zélée ». La fin – tragique, poignante – est cependant une ouverture, avec un horizon nouveau qui s’esquisse ; amère esquisse, cependant.
Marta Krol
La Femme lion d’Erik Fosnes Hansen
Traduit du norvégien par Alain Gnaedig, Gallimard, 451 pages, 23,50 €
Domaine étranger Résister, renoncer
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Marta Krol
Un texte polyphonique, habité et dense, de l’écrivain norvégien Erik Fones Hansen pour approcher la question de la différence.
Un livre
Résister, renoncer
Par
Marta Krol
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
