Istanbul, dans les années 60, est un univers hétéroclite : s’y mêlent les descendants des grandes familles ottomanes, les rescapés de la métropole cosmopolite qu’un génocide et deux guerres ont progressivement vidée, les émigrants de l’Anatolie profonde qui se construisent, en une nuit comme le nom l’indique, des gecekondu, abris précaires qui deviendront définitifs, dans des banlieues qui commencent alors, tentaculaires, à s’étendre. à l’horizon, la mer, qui donne à rêver des départs empêchés ou des exils subis, et, partout, l’élément liquide qui sépare et unit à la fois : le Bosphore et ses yali, pavillons de plaisance jadis, pourrissant désormais, et la Corne d’Or, où les pique-niques d’autrefois ne sont plus que souvenir, entre les usines et les chantiers navals… C’est dans ces maisons de bois qui résistent mal au froid vif des hivers humides, dans ces ruelles qui s’accrochent aux collines, que vivent les héros de Füruzan, héroïnes plutôt, ou anti-héroïnes, tant leurs destins sont modestes, et leurs monologues hésitants.
Ce qui constitue en effet l’originalité de ces nouvelles, c’est qu’elles se présentent, pour la plupart, comme des discours à la première personne, parfois entremêlés en un savant désordre qui nous fait passer d’un point de vue à un autre, associant ou confrontant les sensibilités, les regards, brouillant la chronologie. Un certain nombre de ces récits sont autobiographiques : récompensée en 1971 pour ce recueil par le prestigieux prix Sait Faik, Füruzan avait dû, orpheline, affronter avec sa mère la pauvreté et n’avait pu poursuivre ses études au-delà de l’école primaire. Autodidacte, grande lectrice, c’est par l’imaginaire et par l’écriture qu’elle parvint à échapper à la vie qui aurait dû être la sienne – mais c’est de ces vies petites, défaites, douloureuses, qu’elle témoigne ici.
Les deux nouvelles les plus anciennes sont les plus surprenantes : l’accumulation de choses vues, l’embrouillamini des souvenirs, la confusion des voix y sont savamment orchestrés mais durent brusquer, pour le moins, le lecteur d’alors : il est sans doute possible d’y déceler l’influence d’Hemingway ou de Faulkner. Celles qui furent écrites ultérieurement montrent une écriture en quelque sorte assagie (mais non apaisée !) : les voix s’y succèdent de manière plus lisible, le fil narratif y est plus perceptible, nous sommes alors bien plus proches de Tchékhov. Nous pouvons écouter la plainte nostalgique de l’aïeule que les tragiques échanges de populations (suite aux guerres balkaniques et d’Indépendance) ont contrainte à l’exil : elle essaie de décrire, dans son turc mal maîtrisé mais poétique, tout ce qu’elle a perdu – mais « raconter l’abondance, la fertilité, seulement la terre peut ». Nous découvrons la mal-mariée, que son éducation de « fille des hôtels particuliers » destinait à un époux plus reluisant. Nous observons une mère et sa fille, solitaires dans la moiteur nauséabonde de l’été, pour qui la seule distraction possible est d’aller, au débarcadère, observer les vapör qui traversent sans arrêt le Bosphore. Une provinciale arrive dans la maison de sa tante, elle a quitté, pour venir faire ses études, la bourgade lointaine de son enfance, elle fait bonne figure mais, une fois seule dans sa chambre, s’avoue : « Et Je m’invente une odeur de thym qui me vient de loin. Et après je pleurerai. »
« La Rançon », enfin, est un véritable chef-d’œuvre : ces quatre-vingts pages sont une sorte de réécriture d’Un cœur simple de Flaubert, mais ici Félicité se prénomme Fortune – et c’est elle qui, au crépuscule de sa vie et en même temps qu’elle gravit avec difficulté la ruelle qui la mène jusqu’à chez elle, se remémore toutes ses années de « bonne à tout faire », fidèle mais exploitée, innocente mais abusée, blessée mais nostalgique.
Thierry Cecille
Pensionnaire d’État de Füruzan
Traduit du turc par Elif Deniz et Pierre Vincent
Bleu autour, 311 pages, 22 €
Domaine étranger Les voix du silence
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Thierry Cecille
C’est à celles que nous n’écoutons pas – domestiques soumises, enfants solitaires, vieilles épuisées – que Füruzan, dans ces nouvelles d’une apparente simplicité, donne une voix.
Un livre
Les voix du silence
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
