Quand je commence à traduire un roman, j’ai toujours une impression diffuse de départ qui m’évoque des images d’embarquement sur un navire à quai en partance pour l’étranger. Flottement. Léger spleen mêlé d’excitation. Pendant plusieurs mois, le livre à traduire va occuper mes pensées, mes journées, parfois mes rêves.
Sous mes yeux, à main gauche, le livre ouvert ; à main droite, la page encore blanche. Je flaire les mots, les phrases, la première surtout, ma préférée, l’embrayeur de la traduction. Je repère déjà quelques chicanes, et j’avance ainsi pas à pas, lentement, pendant trois ou quatre pages, comme si j’hésitais encore à consentir au départ. Enfin, je me décide à prendre langue avec l’auteur et ses personnages. Les amarres sont larguées, le voyage commence.
à chaque traduction je me dis que je devrais m’imposer de ne pas entamer une nouvelle page avant d’avoir parachevé la précédente. Mais, c’est plus fort que moi, je ne peux m’y résoudre. Une page, deux pages, trois, et cette contrainte me devient insupportable. Alors, comme à chaque fois depuis plus de vingt ans, j’accélère le rythme, je me mets à traduire le plus vite possible, sans réfléchir, sans m’arrêter, presque à l’aveuglette, en me guidant sur les sons, le rythme, la respiration des phrases, en laissant en gras les obstacles de vocabulaire, en recourant au mot à mot quand la phrase rechigne à se laisser prendre dans les rets de la langue française, ou quand son sens reste obscur. Je sais déjà que je vais devoir ruser avec cette obscurité. Cela viendra plus tard. Pour l’heure, j’ai hâte de disposer d’une première version de la traduction, un matériau à l’état brut, qu’il va falloir modeler, ciseler, polir, pour obtenir un texte français qui s’approchera au plus près de l’original espagnol, ou en donnera l’illusion, tout en sachant qu’entre les deux subsistera un écart irréductible.
J’ai traduit trois romans et un recueil de nouvelles d’André Barba (La Sœur de Katia, La Ferme Intention, Et maintenant dansez, tous aux éditions Christian Bourgois). Versions de Teresa est le dernier, mais je ne peux le dissocier des précédents, avec lesquels il forme, à mes yeux, un continuum cohérent, une suite d’histoires exemplaires comme on les aime en Espagne depuis Cervantes. Qu’y a-t-il de commun entre une adolescente de quinze ans fascinée par sa sœur strip-teaseuse, une femme qui assiste à l’agonie de sa mère, une jeune anorexique, un homosexuel vieillissant, un coureur de marathon, un homme qui voit sa femme sombrer dans la maladie d’Alzheimer, une jeune autiste qui éveille le désir d’un homme de trente ans ? Une même obsession : le corps. Que faire du corps en proie à la maladie, au dégoût, au désir, au manque, du corps qui perd la tête ? Comment le purger de ses impuretés, le réduire à une mécanique obéissante, performante, maîtrisable ? Andrés Barba est un sismographe qui témoigne d’une perception aiguë de la modernité et de ses injonctions. à l’époque de la chute des idéaux, il ne reste à chacun que le seul bien dont il croit disposer à sa guise : son propre corps. Illusion, bien sûr, car lorsque le désir s’en mêle, s’ouvrent des portes inattendues et l’on découvre alors que la jouissance, contrairement à une idée reçue, n’est pas toujours une partie de plaisir.
Tous ces personnages, cependant, ne prennent consistance et singularité que grâce au style et aux impulsions narratives d’Andrés Barba. Pas de psychologie mais plutôt une approche phénoménologique ; la description ou la métaphore, plutôt que l’explication. Barba procède par touches, par éclairs, par incantations angoissées qui crèvent le texte, font éclater la linéarité du récit. L’écriture est pulsatile, obéissant moins à un déroulement chronologique, qu’aux embardées et aux caprices déconcertants de la mémoire.
Je feuillette l’édition espagnole de Versiones de Teresa, sur laquelle j’ai travaillé : pas une page où il n’y ait des soulignements, des interrogations, des essais de traduction d’une phrase. Ce texte résistait, multipliait les obstacles, me faisait trébucher dans cette espèce de marche forcée que je viens de décrire. Parfois les paragraphes coulaient, descriptifs ou réflexifs, et soudain débordaient, déviaient, comme sous l’effet d’une inexplicable perturbation. Une étrange opacité protégeait les phrases. Ma tâche – et mon pari – était de parvenir à restituer, à interpréter dans la langue d’arrivée la densité panique de ce roman, les instants de sidération, le chaos des pensées, des gestes, des décisions, les méandres, les ruptures, les ressassements d’une pensée qui cherche à se dire, d’une scène qui hante les mémoires. La voix du narrateur est elle-même insaisissable, passant de la description objective à des inflexions propres à tel ou tel personnage. L’écriture singulière d’Andrés Barba est tissée de sophistication et d’emportement, mais dénuée d’effet de style ; pas de rhétorique, rien de démonstratif ou d’édifiant, mais des yeux grands ouverts devant le réel.
Versions de Teresa choquera peut-être les lecteurs. Peut-être jugeront-ils scandaleuse cette histoire d’amour entre un adulte et une jeune adolescente autiste. Nulle complaisance pourtant dans ce récit qui cherche à approcher au plus près l’énigme d’un désir hors norme et de son obscur objet. Petite fée mutique face à son prince charmant torturé par ses pensées transgressives, Teresa nous émeut par sa vulnérabilité, son mystère, ses étranges jeux d’enfant comme autant de réponses au désir incompréhensible des autres, sa violente nudité et ses yeux « comme deux pétales bleus se noyant dans un verre de lait ».
* François Gaudry a traduit entre autres Elsa Osorio, Francisco Coloane, Enrique Serna. Versions de Teresa paraît ce mois-ci aux éditions Christian Bourgois.
Traduction François Gaudry
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
Versions de Teresa d’Andrés Barba
Un livre
François Gaudry
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
