Parmi toutes les aventures poétiques du siècle dernier, la poésie de Bois Brésil est l’une des plus frappantes par sa radicalité, et parce qu’elle relève d’un des épisodes les plus curieux de l’histoire des relations culturelles franco-brésiliennes.
Poète, romancier et brillant polémiste, Oswald de Andrade (1890-1954) est le fils unique et prodigue d’une famille de la haute bourgeoisie de Sao Paulo, enrichie dans la culture du café et les affaires immobilières. Grand voyageur, friand d’Europe et de France, il est l’un des principaux fondateurs du mouvement Moderniste (1922). S’installant à Paris avec sa nouvelle compagne, le peintre Tarsila do Amaral, pour la durée de l’année 1923, il fréquente – grâce à Blaise Cendrars – le Tout-Paris d’une avant-garde artistique et littéraire particulièrement sensible aux sources émotives et aux origines concrètes de l’art. Il dira n’avoir jamais si bien senti que « dans l’ambiance de Paris, l’approche suggestive du tambour nègre et du chant de l’indien ». Et c’est ainsi qu’au fil des va-et-vient entre Sao Paulo et Paris va s’inventer la poésie de Bois Brésil. L’Esprit Nouveau, dont il est imprégné – mélange d’expressionnisme, de cubisme, de futurisme, de Dada, d’Apollinaire, et de Cendrars –, il va le tropicaliser, le déterritorialiser, en faire l’instrument de la redécouverte de la réalité brésilienne. Et ce, en s’inscrivant à l’intérieur de cette réalité, en articulant, selon une perspective nouvelle, ce qui fait la spécificité de son pays : des Brésiliens blancs, rouges et noirs, un pays de cocagne, qui est aussi une terre de contradictions et de contrastes, et où primitivisme, passé colonial et modernité se mêlent.
Un pays qui s’est engagé dans un processus d’industrialisation, et avide de cette modernité qu’Oswald va étendre au ton et à la structure du poème. D’où son programme de désacralisation de la poésie, sa volonté de remplacer la poésie brésilienne d’importation (portugaise, française, anglaise) par une poésie d’exportation, qu’il nommera Bois Brésil, du nom de cet arbre contenant un colorant rouge-orange et qui fut la première richesse exportée du Brésil.
Contrela poésie « cachée dans les lianes malicieuses de l’érudition », contre l’exotisme verbeux, le beau et le bien écrit, l’éloquence et la grandiloquence, Oswald prône une forme d’innocence. « J’ai appris avec mon fils de dix ans/Que la poésie est la découverte/Des choses que je n’ai jamais vues ». Une expression synthétique, une poésie-minute, des poèmes-comprimés. Rejetant le caparaçon métrique et la rime – procédés obsolètes du passé – au profit d’un vers libre, non ponctué, Oswald revendique l’instantané et le style télégraphique. Poésie qui procède par contact direct, sans explication, sans poétisation. La chose et pas l’idée de la chose. « Bananiers monumentaux/Mais au premier plan/Le chien est plus grand que la petite fille/Couleur d’or mat// Les maisons de la vallée/Sont habitées par les oiseaux matinaux/Qui crient au loin ».
Poétique de la visualité, esthétique du collage, objectivisme anti-lyrique, Bois Brésil fut publié à Paris, en 1925, illustré par Tarsila do Amaral, et préfacé par Paulo Prado. Un livre qui donne la préférence au plastique sur le discursif, qui participe de la nature de l’album illustré, évoque les « photographies verbales » du Cendrars de Kodak (1921) et des « cartes postales mentales » de Feuilles de route. Un ensemble de poèmes façonnés en série et qui, comme les cubistes le firent en s’inspirant des géométries élémentaires de l’art nègre, géométrisent la réalité, proposent une traversée géographique, historique, sociale du Brésil. Un parcours allant de la stupeur émerveillée devant la beauté du pays – qui « a la forme d’une harpe », et telle que la rapportent les premières chroniques de la découverte – jusqu’à la navigation le long des côtes du Nordeste, en passant par l’évocation sans fard de la vie des esclaves dans les fazendas ou la culture déchue et oubliée du Minas Gerais.
Un catalogue des beautés nationales et une réhabilitation d’un idiome libre et décomplexé. « Donne-moi une cigarette/Dit la grammaire/Du professeur et de l’élève/Et du mulâtre savant//Mais le bon nègre et le bon blanc/De la Nation Brésilienne/Disent tous les jours/Laisse faire camarade/Tu me donnes une cigarette ».
Préfigurant le mouvement anthropophagique lancé par Oswald en 1928, cette poésie radicale (comme le montre Haroldo de Campos dans son essai sur la poésie d’O. de Andrade, Une poétique de la radicalité, Les Presses du Réel) deviendra l’emblème même de l’indépendance culturelle et esthétique du Brésil avant d’être un peu oubliée, puis redécouverte dans les années 1960, et devenir centrale dans la formation du concrétisme brésilien.
Richard Blin
Bois Brésil d’Oswald de Andrade
Traduit du portugais (Brésil), préfacé et annoté par Antoine Chareyre, La Différence, 400 pages, 30 €
Poésie Le Brésil sans fard
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Richard Blin
Sorte de livre-nation, anti-lyrique, Bois Brésil d’Oswald de Andrade (1890-1954) est pour la première fois traduit en français.
Un livre
Le Brésil sans fard
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
