Si toi aussi tu m’abandonnes, titre qui fait ironiquement référence à la chanson de James Taylor « Don’t let me be lonely », appartient au « documentary poetry ». On peut rattacher ce genre à une certaine part de la poésie objectiviste américaine, notamment au Testimony de Charles Reznikoff, qui releva en une sorte de littéralité quasi clinique les procès-verbaux des archives de la police américaine – par l’usage économe qu’il fit de la langue et le lien indéfectible avec les contextes politiques. Claudia Rankine, née en 1963 à Kingston, et diplômée de l’université de Colombia, n’échappe pas à ces deux polarités : la sobriété des effets de langue est propre à la dureté que Si toi aussi tu m’abandonnes révèle et sonde sur le fond de la vie-écran des Américains.
Salué par le poète Robert Creeley, ce recueil est ainsi une véritable plongée dans les années 90, mêlant principalement les registres sociaux de la communication télévisuelle. Ce flux d’informations, Claudia Rankine le canalise à travers l’exemple des publicités de médicaments, par le traitement de certains faits divers racistes, un questionnaire sur la mort de la Princesse Diana, le décompte de celle des membres de la famille Kennedy, ou par un dialogue décalé lors d’un simple contrôle à l’aéroport : « je vais rendre visite à ma grand-mère ; à l’aéroport, au contrôle de sécurité, on me demande si j’ai de la fièvre.//De la fièvre ? Vraiment ?//Oui, vraiment ». Si Si toi aussi tu m’abandonnes s’élabore juste avant que le numérique et la globalisation qu’il suppose n’envahissent d’autres écrans que ceux de la télévision, et bien avant les attentats du 11 Septembre, il est indéniable que le « document » de Rankine en est comme la première trame, le flux préparatoire. Les références au Net n’en sont pas absentes, mais au même titre que le médium télévisuel, elles sont les rampes de lancement des leurres qu’une société entretient avec elle-même. Les remèdes sont ainsi ce que propose l’industrie pharmaceutique à la grande dépression d’un peuple pour partie abandonné à sa misère (sociale, politique, culturelle…) pour mieux économiquement l’infecter. Et de l’un à l’autre créer la croyance nécessaire à sa maladie, c’est-à-dire laisser chacun s’y loger dans l’isolement de sa vie privée. On fera le lien avec la solitude et l’abandon qu’évoque le titre, moins romantiques que sociologiquement redéfinis. Le principe de distanciation de la prose, à ras, de Rankine est une façon de discerner les rapports non-apparents qui existent entre des champs sociaux. Seul le langage, selon Rankine, montre, à la fin, comment le squelette d’une société se forme par l’usage qu’elle en fait, à tous les niveaux. Comme dans cet exemple, implacable : « triste est un de ces mots qui a donné sa vie pour notre pays, qui a été le martyr du rêve américain, qui a été neutralisé, coopté par notre culture pour suggérer une nuance d’inconfort qui dure le temps pour le dire et l’éprouver, le temps que ça prend de changer de chaîne ». Il n’est donc pas anodin que chaque section de son livre s’ouvre, en plus de captures d’écrans placées ci et là, par l’insomnie d’une neige cathodique.
Le règne de la marchandise et sa fétichisation, semble nous dire Claudia Rankine, ont envahi toute l’expérience de l’homme, détruisant sa vérité, ou la rendant caduque et virtuelle (ce que déjà Walter Benjamin disait dans Le Conteur en 1936). C’est à partir de cette faillite que ce livre-document travaille, et nomme sa résistance.
Emmanuel Laugier
Si toi aussi tu m’abandonnes
de Claudia Rankine
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mïtreyi
et Nicolas Pesquès
José Corti, 190 pages, 16 €
Poésie Écrans froids
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Emmanuel Laugier
Le quatrième livre de Claudia Rankine est une coupe documentaire des années Bush. La télé, la publicité, la guerre, le racisme alimentent la dépression de toute une société.
Un livre
Écrans froids
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.

