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Des plans sur la moquette Commencer de finir

février 2011 | Le Matricule des Anges n°120

Vingt heures en août. Perrine débarque chez moi. Où elle s’est mise à débarquer souvent. Le soir, au moment où vais pour manger seul ma pizza au thon devant les infos de vingt heures. Elle entre, va s’asseoir sur le canapé. Le canapé lit vert danois que j’ai. Pour la forme, je lui propose de partager ma pizza. Evidemment, elle décline, non merci par contre un verre de vin. J’oublie ma pizza, sors une bouteille de Cahors. Mais pas un trop mauvais moment de vie, finalement, pour un type dans mon genre. Dans ce genre que je suis alors devenu. La première gorgée de Cahors quand on a renoncé à dîner. Devant une fille à moitié couchée sur un canapé vert danois et qui parle. Parce qu’elle parle, quand elle vient le soir. De son besoin d’y voir plus clair dans notre relation, de l’envie qui lui vient presque parfois de carrément tirer un trait. De l’erreur que nous avons peut-être faite de ne pas nous en être tenus au simple flirt. Puis elle fouille son sac, en sort son carnet. Cherche la page où elle a noté les pensées qui lui sont venues au cours de la journée. Et quand elle en arrive à des phrases du genre que peut-être voici le temps venu de commencer de finir et de finir de commencer, elle et moi restons dubitatifs. Devant l’insuffisance des pensées écrites en solitaire au moment où on les révèle. Mais elle se remet à parler. Et là, je décroche un peu, autant le dire. Me mets à penser à autre chose, ou à rien. Pas exprès, même pas, mais quand même. De longs moments d’absence. Ça ne la gêne pas, je l’ai déjà souvent remarqué. Même quand je pense à quelque chose d’amusant et souris un peu trop. Alors qu’elle est en train d’envisager de ne plus se revoir. A peine si elle fronce un sourcil en continuant d’envisager. En disant maintenant je crois savoir quoi faire de ma vie et j’espère que le cas échéant tu sauras toi aussi. Dans le silence qui suit, je me ressaisis in extremis et approuve avec un air résolu. L’air même assez intéressé, avec des hochements de tête bien vigoureux. Oui, dis-je, entre deux hochements, eh oui. Et je la regarde, ses yeux cernés de rimmel, ses lèvres pulpées, sa jupe, ses jambes. Le fait est que je m’attarde sur ses jambes. Tout en sachant bien, pourtant, que si je les regarde trop, ses belles jambes, elle va laisser un silence. Chercher mon regard. Alors moi, qui sait pourquoi, je me sens comme obligé d’y mettre, dans mon regard, la même nuance qu’elle. L’espèce d’appel tendu mais quand même un brin dans l’expectative. Après quoi, je la rejoins sur mon canapé vert danois. Que nous transformons aussitôt en lit.
Une fois là, je dois le dire. Son corps et le mien, à force, sans doute alanguis par le Cahors, trouvent moyen de faire arriver entre nous quelque chose d’assez plaisant, je ne vois pas pourquoi je le nierai.
J’aime bien aussi le matin. Mon légendaire goût pour les après. Ce moment du matin où tout ce qui a pu rester tranquille durant la nuit nous saute à la figure. Alors elle retrouve son T-shirt parmi les habits épars, le renfile. Pour courir chercher du jus de pamplemousse dans le frigo. Avec à chaque pas ses fesses se dandinant.
Mais ces nuits passées avec Perrine, même sur le coup, en train de les vivre, je sens bien que ça ne me marque pas tellement. Surtout, pas moyen de me souvenir de l’avoir un beau soir voulu. Qu’elle vienne, qu’on aille sur mon canapé vert danois, à la rigueur, je peux m’imaginer le lui proposant. A moitié par défi, ou alors par une espèce de courtoisie, en pensant qu’elle doit l’attendre. Ça oui, j’ai pu, selon les circonstances. Le lui demander, à tout hasard, en espérant, au fond, qu’elle rirait, flattée, mais refuserait. Voilà, à la rigueur, ce qui aurait bien été de moi. Les circonstances aidant.
Avant de partir, elle parle de désastre. De désastre favori, d’accord, mais de désastre. Et me regarde longtemps. En me renvoyant une image désastreuse de moi-même. J’ai beau savoir que cette image ne correspond pas à moi mais à ce trouble mélange qui face à elle est moi, fait de volonté têtue suivi de dérobades au coup par coup, ce marasme qu’elle voit en moi. Je n’ai pas la force d’en sortir. J’attends que ce soit elle. Pour me retrouver. Et en attendant, je continue ce jeu étrange. Comme si une doublure avait pris mon rôle. Un comédien sous doué imitant bêtement celui qui fut moi.
Elle me donne un baiser et part. Je reste dans mon jardin, dans mon vieux jean élimé. A sentir du soleil sur mon visage. A me dire bon sang, depuis la minute où la veille au soir elle a débarqué, c’est ça que je voulais. Qu’elle soit repartie, m’ait laissé. Celui qui en moi le voulait revit. Je ne peux pas le nier. Plus ressentir autre chose que ce soulagement. Elle reviendra sans doute demain soir, mais ça semble loin. Maintenant, je me sens vide, léger, je peux bouger comme je le veux dans mon jardin. Dès que me revoilà seul, la lourdeur d’une réalité impossible à vivre cesse. Je sens le soleil sur moi.


Jacques Serena

Commencer de finir
Le Matricule des Anges n°120 , février 2011.
LMDA papier n°120
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