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Domaine étranger Une romance d’aujourd’hui

septembre 2012 | Le Matricule des Anges n°136 | par Guilhem Jambou

Fiction tendre et touchante, L’Expérience Oregon nous entraîne aux confins du Pacifique, où se mêlent aux conflits sociaux les tiraillements du sens.

L’Oregon ne produit pas que des huîtres et du bois, il est aussi à l’origine du dernier roman de Keith Scribner. Cet écrivain et enseignant en « creative writing » à l’université de l’Oregon plante son décor à Douglas, petite ville du grand Nord-Ouest américain, méprisé le plus souvent tant par les auteurs contemporains que par les citadins de la côte Est. C’est dans cette bourgade en prise directe avec la nature et les anarchistes rasés ou franchement chevelus que viennent s’installer Naomi et Scanlon Pratt, ce dernier ayant décroché un poste universitaire enfin susceptible d’une titularisation. Si lui semble parfaitement s’adapter à leur nouveau cadre de vie – ses cours portent sur les mouvements d’extrémisme politique aux États-Unis –, sa femme ne partage que peu son enthousiasme : créatrice de parfums atteinte d’anosmie à la suite d’un choc physique autant que psychologique, ce nez authentiquement new-yorkais ne voit pas d’un très bon œil la perspective de devoir accoucher de leur premier enfant au milieu des bûcherons et des camés (« leur fils passerait sa vie à jongler et à coudre des clochettes sur son chapeau de bouffon en velours flapi, leur fille à adorer la lune et faire de la peinture avec le sang de ses règles »).
Progressivement, elle retrouve cependant son odorat grâce aux multiples et puissantes senteurs de la nature orégonaise, notamment celle de la grenouille du Pacifique qui pourrait bien lui servir de base pour l’élaboration d’un parfum révolutionnaire. « Elle associa le jus de grenouille au jasmin, à la lavande, aux agrumes et au santal. Déjà elle découvrait une complexité supplémentaire : mélasse, terreau humide, feuilles de légumes fermentées, champignons sautés. Et quelque chose de plus âpre – ammoniac ou kérosène. »
À l’image de ces parfums, l’écriture de Scribner, attentive aux nuances, peint un univers sensuel à l’intérieur duquel vont évoluer des personnages aussi finement que charnellement dessinés. Ainsi, tandis que Naomi découvre avec tristesse et dégoût que l’odeur de son époux n’est pas des plus suaves, celle du jeune anarchiste Clay, en revanche, lui rappelle dangereusement son premier amour… De son côté, Scanlon a bien du mal à résister à la plénitude de corps et d’esprit de Séquoia, voluptueuse hippie qui constitue le pendant pacifiste et ouvert de l’introversion agressive de Clay. À cette violence du désir fait écho celle de la lutte sociale, les deux motifs du sentiment et de la politique se rencontrant autour du thème de la trahison. Car si Scanlon rêve d’un monde meilleur, altruiste et bienfaisant, et donne, de par sa stature universitaire, un nouvel essor au mouvement séparatiste local, sa paternité naissante et sa distance critique le poussent au compromis : « La crainte et le respect coulaient dans notre sang et, en dépit de toute cette rage et de tout ce dégoût, nous avions peur de ce qui se passerait si le système s’écroulait. »
Scanlon reste un spectateur, il ne peut s’impliquer pleinement dans les émeutes qui secouent la ville et l’équilibre fragile de son couple. On retrouve, tout au long de ce pénétrant roman, cette double problématique, sociale et personnelle, qui entre en résonance avec le devenir interne du titre. L’Expérience Oregon, qui est originellement pour Naomi « la possibilité d’expérimenter des odeurs pendant qu’ils feraient l’amour », est détournée de sa sphère intime par Scanlon qui apporte ce nom à l’organisation sécessionniste de Séquoia, récupérant ainsi l’espoir qu’a le couple de s’abonnir pour servir ses aspirations politiques. Plus encore, c’est la fiction elle-même, par son intense délicatesse, qui est l’expérience du tiraillement que Scribner, reprenant Faulkner, veut faire entendre : la voix du « cœur humain, toujours en conflit avec lui-même. Cela seul produit la bonne écriture  ».


Guilhem Jambou

L’Expérience Oregon
Keith Scribner
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Marny
Christian Bourgois, 526 pages, 21

Une romance d’aujourd’hui Par Guilhem Jambou
Le Matricule des Anges n°136 , septembre 2012.
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