Évoquant, dans Portrait de l’artiste en saltimbanque, les acrobates qui traversent allégrement des cercles de papier, Jean Starobinski s’émerveille de voir avec quelle « miraculeuse facilité » ces limites apparentes sont victorieusement franchies. Mais n’est-ce pas ce qu’il ne cesse de faire – à sa façon – depuis plus d’un demi-siècle, passant tout aussi allégrement de la médecine à la littérature, de l’histoire des idées à celle des sciences, lisant l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, et se montrant aussi à l’aise dans l’étude d’un auteur (Montaigne, Montesquieu, La Rochefoucauld, Baudelaire.) que dans celle d’une métaphore. Professeur, critique littéraire, philosophe, médecin, stylisticien, pianiste, capable de parler avec une égale maîtrise de l’opéra ou des récits de journée en littérature, Jean Starobinski a toujours été mû par le plaisir de découvrir, de savoir.
Ce subtil lettré, cet homme des Lumières, est né, en 1920, à Genève, où il vit toujours, de parents médecins, son père ayant quitté sa Pologne natale pour venir faire ses études de médecine à Genève, où il est resté. Après des études de lettres classiques (1939-1942), il entreprend des études de médecine (1942-1949) et, parallèlement devient assistant de littérature française à la Faculté des lettres, publiant des notes sur la poésie (Jouve, Char, Bonnefoy, Jaccottet.), tout en traduisant Kafka et Hofmannsthal. De 1948 à 1956, il est médecin assistant puis part enseigner à l’Université Johns Hopkins de Baltimore. De retour en Suisse, il devient docteur ès lettres et exerce comme assistant en hôpital psychiatrique avant d’obtenir son doctorat en médecine ( l’Histoire du traitement de la mélancolie, 1960) et de publier L’Œil vivant (1961), un ensemble d’études sur l’être et le paraître ainsi que sur la poétique du regard.
Au départ donc, la contestation des apparences, l’étude des conduites masquées : « Le caché est l’autre côté d’une présence ». Des recherches qui recoupent ses travaux sur la mélancolie ne serait-ce que parce que, parmi les dénonciateurs du mensonge, se retrouvent les mélancoliques. C’est à cette fascination toujours reconduite pour la mélancolie que nous devons aujourd’hui L’Encre de la mélancolie, un livre au cheminement arborescent qui commence par l’Histoire du traitement de la mélancolie depuis l’Antiquité jusqu’en 1900, avant de se ramifier en études groupées autour de cinq thèmes : L’Anatomie de la mélancolie ; La leçon de la nostalgie ; Le salut par l’ironie ; Rêve et immortalité mélancolique ; L’encre de la mélancolie.
« J’appelle ici regard moins la faculté de recueillir des images que celle d’établir
une relation ».
Historiquement, se cachent sous le terme de mélancolie des états qui ne sont pas tous identiques. Hippocrate la définissait comme un mélange de peur et de tristesse dû à l’excès dans l’organisme, de l’humeur noire – la théorie des humeurs faisait dépendre notre bien-être de l’équilibre entre...
Événement & Grand Fonds Plaire et instruire
Toujours à la tâche à 92 ans, Jean Starobinski vient de publier trois ouvrages : deux traversées des œuvres de Rousseau et de Diderot, et L’Encre de la mélancolie qui rassemble les écrits qu’il a consacrés à l’humeur noire.
