Je suis avec des enfants très jeunes, ils sont en 5e, ils ont 12 ans. Comment imaginer la suite de notre année ? On continue avec la mythologie ? On va voir du côté des historiens comment est mort César, comment Néron a tué sa mère ou on fait un tour en philosophie ? On va voter. Quentin, qui tient à la mythologie, demande : qu’est-ce que c’est, la philosophie ? Valentin répond : c’est quand tu apprends à penser. Tous les doigts se lèvent : la philosophie !
J’ai choisi, à lire et traduire, le passage de Lucrèce sur les petites peaux des choses qui quittent les choses pour composer des images extraordinaires, des Centaures par exemple. On lit le début en français, puis arrivent 5 vers latins, 5 seulement, que l’on va regarder mot à mot et fonction après fonction. On est dans un drôle d’univers où les atomes tombent en déclivité, se rencontrent et s’accrochent. Tout flue et se transforme. Ovide, il était pour Lucrèce ? Demande Tom.
Quand on est venu à bout de : Nam certe ex vivo Centauri non fit imago / nulla fuit quoniam talis natura animalis*, la première remarque fuse : ça ne veut rien dire ! Personne n’a envie d’attendre pour comprendre. Voyons, pourtant tout est juste : grammaire, vocabulaire. Mais tout de suite, comme ça, sans avoir réfléchi, on ne comprend pas ce que ça veut dire. Lucrèce a élaboré quelque chose, un monde, une vision du monde, une façon de dire ce monde. Oui c’est un peu difficile. Il faut se poser des questions. On a plein de choses pour nous : le sens des mots et leur rôle dans la phrase. On ne comprend pas ? C’est qu’on va apprendre quelque chose.
Alors, on passe en revue chaque expression en français. En fait, on recommence puisqu’on l’a fait déjà, mot à mot et désinence après désinence, en latin. Une image de Centaure ne se fabrique pas à partir du vivant / Puisqu’aucune nature d’un tel animal n’a jamais été. Une image de Centaure se fabrique à partir des simulacres d’hommes et des simulacres de Centaure qui se rencontrent par hasard. Simulacres, c’est des zombies, des fantômes, rappelle Julie. L’heure touche à sa fin ; c’est heureux. C’est comme dans les rêves, dit Emma. L’attention se disperse. On ne peut pas imaginer ce qui n’existe pas ? On a eu le temps de voir apparaître du sens – maintenant il y a un peu de bruit, celui de l’enthousiasme, celui des questions d’après, celui d’Esteban et Gustavo qui m’imitent pour faire rire les copains, celui de Priam qui a inventé un nouvel alphabet et le montre à ses camarades, celui de Tom qui adore l’alphabet de Priam et celui de Caroline qui dit : je suis pas bien sûre d’avoir compris.
Un an de plus. Ils ont 13, 14 ans. Ils sont en 4e et on a décidé de lire la mort d’Agrippine, chez Tacite. Je dis : c’est difficile, vous allez voir. C’est un peu une formule magique. On se lance dans la difficulté. C’est une classe de 12 élèves, parmi lesquels certains sont très attentifs, d’autres ne travaillent pas beaucoup, d’autres encore attendent que l’heure avance sans eux. C’est une classe normale.
Ça commence doucement. Cubiculo, dans la chambre, modicum lumen inerat, il y avait une petite lumière, ancillarum una, de toutes ses servantes une seule, magis ac magis anxia, Agrippina. Et de plus en plus angoissée, Agrippine.
Plaisir de ne pas trouver difficile ce qui a été annoncé tel. C’est un catalogue de ce qu’il y a dans la chambre. Manon ajoute : il y a du suspens dans la phrase. D’abord la lumière, puis la foule des servantes qui fuient, enfin l’héroïne, la peau de vache, avec son angoisse. Quelqu’un ajoute que c’est comme dans un film d’horreur, on voit le décor, on voit la peur des autres, et puis enfin on verra l’acte. L’acte n‘est pas n’importe lequel : un fils fou (Néron) va tuer sa mère (abusive). On continue. Les causes de l’angoisse d’Agrippine sont triples et c’est alors qu’on est jeté dans la difficulté. Première cause, la proposition est une subordonnée de cause, parce que… La deuxième est drôlement difficile, avec un verbe à l’infinitif futur, ce qui nous fait faire un sacré effort d’imagination, un verbe dénué de contexte (notre infinitif : sans sujet et sans notion temporelle) au futur. Perplexité. La dernière cause se passe de verbe. Ce sont des noms, seuls. La solitude. Le bruit. Des traces de malheur extrême. Des mots posés là comme des cailloux. Tacite a inventé la phrase nominale ? Demande Léo.
On a fait cet effort d’aller du verbe subjonctif (une cause mise en doute) à un infinitif futur (un concept pur, teinté d’une notion d’à-venir de moins en mois assuré) à plus de verbe du tout : des mots posés là, bien marqués dans leur désinence, des causes d’angoisse à eux tout seuls, la solitude d’Agrippine et le fracas inconnu qu’elle entend. Bientôt, elle tendra son ventre au couteau.
Un grand débat suit. Est-ce que c’est plus agréable de traduire en français cette prose-là ou la poésie de Virgile ? La poésie, disent Coline et Léa. On est plus libres. C’est plus beau. Tout le monde n’est pas d’accord, Manon et Lise trouvent que c’est comme au cinéma, cette avalanche de suspens et de points de vue. On est dans la chambre d’Agrippine quand Tacite raconte ? demande Baptiste, toujours précis. Oui, sans doute. Il hoche la tête. C’est bien, quand c’est difficile, on se dit les uns aux autres, après. Cette qualité de l’attention, cette quête du sens et de la grammaire nous a rendus proches. Pour moi, c’était découvrir ce texte de Tacite, comme une première fois.
Marie Cosnay
* Car certes à partir du vivant l’image du centaure ne se fait pas / puisqu’aucune nature d’animal pareil n’a été.
A la fenêtre Formule magique
mai 2013 | Le Matricule des Anges n°143
| par
Marie Cosnay
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Formule magique
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Marie Cosnay
Le Matricule des Anges n°143
, mai 2013.

