Tout s’effondre est un « classique de la littérature mondiale », l’un des romans africains le plus lu et étudié dans le monde anglophone. Publié en 1958, il relate les effets désastreux de l’intrusion des Britanniques dans un petit village de l’est du Nigeria à la fin du XIXe siècle. Né en 1930 à Ogidi, Chinua Achebe est mort à Boston en mars dernier. Il a été célébré pour son érudition et sa confiance en une évolution positive du continent africain. Ayant vigoureusement combattu le colonialisme qu’il qualifie « d’acte de brigandage sous une hypocrisie manifeste », il est l’héritier d’une double culture. Ses parents d’origine Ibo s’étaient convertis au christianisme mais il voue une grande affection au vieil oncle Udoh, qui a élevé son père et qui, bien qu’hostile aux Chrétiens, ne s’est jamais opposé à ce que son neveu les rejoigne : « Ce sont eux, mon père et son oncle qui ont forgé la dialectique dont j’ai hérité ».
Tout s’effondre est centré sur Okonkwo, homme respecté et courageux, valeureux guerrier, vivant dans le village nigérian d’Umuofia. L’histoire est celle de la chute de cet homme et de son village suite à l’arrivée des Anglais. Mais l’interprétation en est assez délicate. Faut-il attribuer ce désastre à la brutalité des Anglais ou à l’intransigeance d’Okonkwo qui s’est dressé contre eux ? La réponse est donnée dans le recueil d’articles et de conférences intitulé Éducation d’un enfant protégé par la couronne, ce qui donne un caractère indissociable aux deux ouvrages qui viennent d’être édités en français.
Achuebe remarque avec ironie que son premier passeport, quand il est parti étudier à Londres, portait la mention « personne britannique sous protection ». Certes, l’indépendance du Nigeria en 1960 mit fin à ce statut « quelque peu arbitraire », mais sa réflexion révèle la souffrance d’un écartèlement culturel. Achuebe s’est toujours senti « pris de façon douloureuse et injuste entre deux exigences ». Il lui a été reproché d’être influencé par la culture britannique et de n’écrire qu’en anglais. Mais ce passionné de littérature anglaise savait en dénoncer fermement les attitudes coloniales. Et puis Achuebe savait aussi écrire en langue Ibo comme ce poème qu’il dédia à Christopher Okigbo qui mourut en combattant pour le Biafra.
Achebe nous offre dans Tout s’effondre sa connaissance très fine de la tradition des Ibos, un peu à la façon de son ami Wole Soyinka, s’inspirant de la tradition Yoruba. Nous découvrons le culte d’Ani la déesse de la Terre et de la Fertilité, et comment par son intermédiaire, les Ibos se relient à leurs ancêtres. Par elle, ils se protègent du retour des ogbanje, ces enfants malfaisants qui après la mort retournent dans le ventre de leur mère pour renaître et mourir à nouveau. La déesse les aide aussi à faire sortir de la terre les egwugwu, esprits des ancêtres qui apparaissent masqués. Certaines pratiques sont cruelles, mais cette culture témoigne d’une vraie cohérence de pensée, orientée par la quête d’harmonie avec la Terre.
Le lecteur est tenté de voir en Okonkwo, l’homme révolté, le défenseur ultime des Ibos et son destin tragique, l’illustration de l’effondrement de leur tradition. En réalité, Okonkwo, emporté par sa rage ne parvient plus à concilier les antagonismes. La capacité à maintenir l’équilibre entre pôles opposés est la condition de toute survie dans la métaphysique des Ibos. Et comme les colonisateurs en sont également incapables, le choc sera terrible. Seul aurait pu préserver le village le respect de l’espace de « l’entre deux » : « C’est le lieu du doute et de l’indécision, de la suspension de l’incrédulité, du faire-semblant, de l’espièglerie, de l’imprévisible, de l’ironie ». Là réside la vraie protection de la culture Ibo contre sa disparition, même quand apparemment Tout s’effondre.
Yves Le Gall
Chinua Achebe
Tout s’effondre
et Éducation d’un enfant protégé par la couronne
Traduits de l’anglais (Nigeria) par Pierre Girard
Actes Sud, 235 et 208 pages, 21,80 € chacun
Domaine étranger Secret d’invincibilité
novembre 2013 | Le Matricule des Anges n°148
| par
Yves Le Gall
Par le récit du drame vécu par un village nigérian, Chinua Achebe transcende sa révolte contre la colonisation.
Des livres
Secret d’invincibilité
Par
Yves Le Gall
Le Matricule des Anges n°148
, novembre 2013.


