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Domaine français Une âme sensible

octobre 2014 | Le Matricule des Anges n°157 | par Thierry Guichard

Dominique Fabre donne un livre d’une beauté fragile, poignant dans la précision avec laquelle il montre des vies en train de s’effacer.

Ça fait presque vingt ans. Est-ce qu’en vingt ans, on vieillit tous pareil ? Est-ce que le monde vieillit aussi de vingt ans. Ou est-ce qu’il ne fait que passer devant nous, pour peu qu’on ait oublié d’y monter ? Ça fait donc vingt ans que Dominique Fabre publie des romans, des nouvelles et des poèmes où flotte une mélancolie qu’on dirait portugaise. Des histoires de gamins avec des corps d’adulte et qui ne savent pas trop quoi faire de leurs gestes, de leurs mots. Des gamins de 50 ans qui attendent encore qu’on les aime depuis qu’enfants ils ne l’ont pas été. En 1995, son premier livre, Moi aussi un jour j’irai loin, racontait le quotidien d’un homme qui se retrouve au chômage. La voix était si bien placée que certains critiques s’y sont laissés prendre et ont consolé le chômeur en lui certifiant que son témoignage était émouvant. On imagine que l’auteur (enseignant à Paris) a dû doucement ricaner. Précisons donc que Dominique Fabre enseigne toujours et que le narrateur de Photos volées n’est pas lui, même s’il ressemble beaucoup au personnage de Moi aussi un jour j’irai loin. C’est, peu ou prou, la même histoire, mais vingt ans plus tard. Jean possède un prénom assez transparent pour « être là sans être là ». Il travaille dans une grande entreprise qui n’a plus besoin de lui. Son congé lui est signifié mais il effectue son préavis, fantôme déjà au cœur d’une entreprise qui a éradiqué les figures humaines. Jean a des amis qui sont d’anciens amis et une amie qui est toujours comme une douleur au cœur. Elle s’appelle Elise, elle lui a longtemps servi de modèle pour les photos. Car Jean prenait des photos comme pour arrêter le temps ou attester qu’il a bien, à un moment, été de ce monde.
Il y a quelque chose de bouleversant dans Photos volées, cette manière fragile avec laquelle Dominique Fabre dénude l’âme cabossée de son personnage. Mettant lui-même en scène son insignifiance, Jean s’efface sur la pointe des pieds, comme pour ne rien déranger avant son départ. « J’ai dit à Elise que ça allait aussi bien que ça pouvait, dans l’ensemble. Toujours ces phrases pour ne pas dire les choses, en vrai. » La phrase parfois semble ne pas pouvoir aller jusqu’au bout de ce qu’elle avait à dire, elle trébuche presque, laisse tomber la syntaxe de l’écriture pour prendre le raccourci de l’oralité. C’est une langue à fleur de peau, sans cri et sans plainte, la langue fraternelle d’un Emmanuel Bove : « Heureux, je le suis encore de temps en temps, il ne faut pas se voiler la face. »
Jean fait de son chômage une vacuité. Un espace pour y loger sa solitude et tenter de calmer son cœur. Il reprend l’appareil photo, mais ça fait un bail qu’il n’a plus besoin de figer le temps. Ce temps qui est derrière lui, puisque devant, il n’y a plus grand-chose. Roman de la solitude et des années perdues, Photos volées reste toutefois un livre réjouissant. Ça peut passer pour un paradoxe, mais qui a lu Dominique Fabre sait combien l’écrivain excelle à montrer la vie, à faire d’un ciel bleu au-dessus d’une barre d’immeuble un moment de grâce arraché au quotidien. Surtout, il y a toutes ces vies, ces silhouettes aperçues dans les rues de Paris, côté gare de l’Est ou Saint-Lazare ou du côté de la banlieue, ce qui reste de populaire à Neuilly ou l’éternelle Asnières qui est à Dominique Fabre ce que Manosque était à Giono. Une vie capturée par l’objectif de l’écrivain, que l’écriture éclaire en une phrase et qu’elle dépose sur la page comme s’il y avait là la possibilité d’une éternité. Ainsi de la mère de Jean, qui n’aimait pas son fils, et que son fils écoute encore après sa mort : « Elle venait des années 50, des cours Pigier, des baisers derrière l’église les dimanches après l’office, et des divorces hâtifs avant de partir chacun de son côté, dans une rue sale où les appartements n’ont pas de salle de bains. » On ne peut pas avoir de nostalgie de ce qu’on n’a pas connu. Seulement une forme de mélancolie qui fait des souffles au cœur ou l’encre de livres propres à sauver des vies.

T. G.

Photos volées
Dominique Fabre
L’Olivier, 312 pages, 18,50

Une âme sensible Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°157 , octobre 2014.
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