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Domaine étranger La mort devant soi

avril 2016 | Le Matricule des Anges n°172 | par Thierry Cecille

Samar Yazbek retourne à trois reprises dans son pays, la Syrie – et y fait l’expérience de l’effroi toujours plus insoutenable.

Les Portes du néant

Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas : depuis bientôt cinq ans, les images et les témoignages se succèdent, envahissent les écrans (mentionnons l’admirable Eau argentée d’Ossama Mohammed). Nous ne cessons de voir les villes et villages bombardés, les sites antiques pillés ou détruits, les cadavres par centaines de milliers – et les fugitifs qui, par millions, se déversent sur le Liban et la Turquie, qui les accueillent comme ils peuvent, avant de tenter d’affronter sans grand succès la forteresse Europe. Parmi ces exilés, certains intellectuels tentent de poursuivre la mission qui, dans leur pays, les mettait en danger : décrire, avec leurs mots, au plus juste, la réalité, essayer de rendre compte de sa complexité, donner la parole aux témoins, aux acteurs, aux martyrs.
Samar Yazbek, opposante au régime de Bachar al-Assad, réussit à fuir et se réfugie à Paris dès 2011. Elle publie en 2012 Feux croisés - Journal de la révolution syrienne (Buchet-Chastel). En août 2012, elle décide de traverser clandestinement la frontière turque pour se rendre dans le nord-ouest de la Syrie (la région d’Idlib). Elle y retournera ensuite, en février puis en août 2013. Elle a donc franchi trois fois ces « portes du néant » – et ces pages sont le journal de ce voyage au bout de la nuit. Dans sa préface, Christophe Boltanski rattache avec raison cette œuvre à « cette littérature du désastre qui, depuis Varlam Chalamov et Primo Levi ou plus récemment Rithy Panh et Jean Hatzfeld, tente (…) de faire surgir des trous noirs de l’Histoire un soupçon d’humanité, de capter au cœur de la nuit une petite lumière pareille à celle émise par des astres morts, des lucioles ou des âmes errantes ».
Bien sûr la tâche est périlleuse, lourde, exténuante. Le danger est permanent, qu’il s’agisse des bombardements – les effrayantes bombes-barils que larguent les avions d’Assad que la coalition n’a pas détruits – ou des menaces que font peser sur une femme journaliste les fondamentalistes (de l’État islamique et de ses affidés). Samar Yazbek fait par ailleurs partie de la minorité alaouite, considérée par les rebelles comme alliée du régime d’Assad : elle est alors écartelée, ne voulant ni renier cette origine ni la revendiquer. Le plus difficile est cependant le désespoir qui peu à peu l’envahit – face aux destructions, à la misère et à la faim, qui font de ses compatriotes des morts-vivants ou des condamnés à mort en sursis. Davantage même qu’un sentiment d’urgence, c’est alors celui d’un devoir à remplir qui la tient debout, lui donne, chaque matin, les forces nécessaires pour affronter un nouveau jour d’épreuves sanglantes. « Écrire est une voie vers la conscience à travers ses relations complexes avec la mort. C’est une reproduction de la vie, un défi courageux à la mort. Mais c’est aussi une défaite car, pour finir, la mort, avec toutes ses questions difficiles, représente à la fois l’impulsion de l’écriture et sa source. C’est une défaite courageuse. » À de nombreuses reprises, ceux et celles qu’elle croise la mettent au défi : osera-t-elle, saura-t-elle retranscrire, transmettre fidèlement ce dont ils témoignent ? Elle relève le défi – et nous parcourons avec elle les champs de ruines, voyons les enfants miséreux tenter de jouer encore dans des abris de fortune, écoutons les pères et les mères orphelins des leurs fils martyrisés. Nous assistons surtout (comme dans certaines pages d’Hommage à la Catalogne d’Orwell ou de L’Espoir de Malraux) aux discussions entre les rebelles. Ils ne cessent de s’interroger avec angoisse sur ce que sera demain, alors que le pouvoir d’Assad ne cède pas et que l’État islamique se renforce, alors que ceux qui veulent une démocratie laïque se battent sans armes et sans moyens, sans soutien réel de l’Occident qui se détourne d’eux. Ils poursuivent le combat, mais avec l’énergie du désespoir : « Si nous n’avons pas d’aide, nous pactiserons avec le diable ».
Thierry Cecille

Les Portes du néant
de Samar Yazbek
Traduit de l’arabe par Rania Samara,
Stock, 291 pages, 21

La mort devant soi Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°172 , avril 2016.
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