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Théâtre Prise de parole

mai 2016 | Le Matricule des Anges n°173 | par Patrick Gay Bellile

Parler pour être au monde. Patrick Kermann s’essaie à trois tentatives du dire du quoi. Audacieux.

Les Tristes champs d’asphodèles

Deux personnages : Lun et Lautre. Mais il y en aura d’autres… Des morts, des vivants, des qui passent et reviennent, des qui parlent bien, des qui parlent vite, des qui parlent peu, des qui parlent court. En tout cas des qui parlent. Ainsi Lun parle pour aider Lautre à dire. Lautre qui voudrait dire, peut-être, mais ne peut pas. Alors Lun parle, mais parle bref, parle coupé : « sors pas / sors pas non / hé non / peux ‘core / peux sûr / ‘core / ‘spire ‘core / là / et joues gonfles joues / là / bouge p’us / p’us… » Et parle beaucoup pour aider Lautre à dire. Lui donne des conseils, des mouvements à effectuer, lui fait travailler la respiration, l’articulation, fermer les yeux, se donne beaucoup de mal. En vain. Et la scène revient plusieurs fois. Lun insiste, veut vraiment aider Lautre mais rien ne sort. Lautre semble n’y mettre aucune mauvaise volonté, mais rien à faire, rien ne sort. Alors Lun passe son chemin mais ne désespère pas et essaie de comprendre : « oui il veut l’autre veut oui dire mais quoi moi Lun et peux et veux moi Lun peux et veux mais moi Lun suis pas Lautre et si suis Lautre suis plus Lun… » Et Lautre fait des rencontres : un groupe de garçons et de filles lui racontent l’histoire de celui qui a tué toute sa famille et tire maintenant sur tout le monde parce qu’il a marché sur le pied d’une jeune fille et s’en est excusé, « on aurait dit qu’il avait commis l’irréparable », son père, spectre sorti de sa bouche et qui se plaint d’être ainsi dérangé, sa mère, autre spectre venu mettre son fils en garde ; Mora aussi, la femme prête à se donner par amour et qui cherchera longtemps avant de trouver l’homme ; et des empuses, femmes vampires qui séduisent les hommes jeunes pour boire leur sang et les dévorer ; et ceux qui traversent la rue et ses dangers… Lautre voit le monde passer devant lui, le monde s’offrir à lui, mais toujours il reste à l’extérieur. Comme si, sans les mots, il ne pouvait trouver sa place dans ce monde. Les autres parlent, bien ou mal, ils ont des langues qui leur sont propres mais ils parlent, et leurs mots les définissent, les placent dans un groupe, sont signes de reconnaissance. Mais Lautre non.
Le théâtre de Patrick Kermann est véritablement un théâtre de la parole. Il révèle une brûlure, une incandescence. Il tente souvent de nouer un dialogue entre les vivants et les morts, et la scène théâtrale est pour l’auteur le lieu privilégié de cette tentative. Ce théâtre comprend une quinzaine de pièces, toutes créées sur scène mais souvent peu ou pas publiées. Les éditions Espace 34 ont décidé d’éditer ou rééditer les textes de Patrick Kermann. Et c’est bien. Les Tristes Champs des Asphodèles poursuit ainsi le travail de torsion, de mastication, de pétrissage du langage. Les mots sont étirés, hachés ou abrégés. Ils définissent plusieurs types de paroles et ces langues diverses racontent aussi des personnages. Elles les tracent, les dessinent, en précisent les contours et la psychologie jusqu’à faire images et que ces personnages nous apparaissent. Et ce goût des mots, ce plaisir des phrases se retrouvent aussi dans les didascalies : « Lautre en a tout de même assez de ces sons à personne adressés qui se déversent dans toute oreille un peu trop ouverte. Donc il repart. »
Il y a quelque chose de désespérant dans ce chemin totalement stérile que parcourt Lautre, et en même temps l’écriture de Kermann est d’une drôlerie et d’une vivacité formidables. Il ne s’apitoie pas, il constate l’inadéquation de Lautre avec le monde. Et ce n’est qu’avec la musique, une chanson, que Lautre pourra (un peu) exister, immédiatement étranglé par Lun, ou poignardé, ou assommé, bref tué. « Puis Lautre se relèverait et reprendrait sa marche suspendue. »
Patrick Gay-Bellile

LES TRISTES CHAMPS D’ASPHODèLES
de Patrick Kermann
Espace 34, 96 pages, 14,80

Prise de parole Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°173 , mai 2016.
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