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Traduction Nadia Déhan-Rotschild

juin 2016 | Le Matricule des Anges n°174

Guitel Pourishkevitsh et autres héros dépités, de Sholem-Aleikhem

Guitel Pourishkevitsh et autres héros dépités

Je viens de me laisser aller au glanage qu’encourage l’usage d’Internet, et n’en suis pas plus sage. Il en ressort que :
1. la traduction est impossible (si traduttore-traditore semble un peu éculé, on peut pimenter avec Derrida, Benjamin et autres).
2. la traduction est inéluctable.
Un exercice comparable à propos du yiddish – nouvelle plongée dans les réflexions brûlantes de Rachel Ertel (1) ; découverte d’Anita Norich (2) – aboutit à une nouvelle impasse :
1. « La traduction est l’essence même du yiddish » (R. Ertel), langue qui fusionne depuis un millénaire, à l’abri de ses lettres carrées, une, voire plusieurs langues européennes, essentiellement germanique et slaves et l’antique héritage hébréo-araméen. Ses locuteurs avaient un bi (voire tri)linguisme naturel. Et la langue elle-même a toujours servi de passeur entre le monde de l’étude religieuse et la vie profane d’abord, puis entre la tradition et la modernité européenne à partir de la période des Lumières (Haskalah).
2. On ne peut éviter de rappeler l’histoire tragique d’« une langue de l’Exil, sans pays, sans frontières, qu’aucun gouvernement n’a jamais soutenue (…) une langue qui fut méprisée aussi bien par les non-juifs que par la majorité des juifs émancipés » (Isaac Bashevis Singer) au cours du XXe siècle qui vit son assassinat en pleine efflorescence culturelle. Ce qui n’est pas sans aggraver le poids de la responsabilité qui est le lot de tout traducteur.
3. Pour achever ce portrait du traducteur de yiddish en oxymore sur pattes, je dois avouer que je ne parle, hélas, ni allemand, ni russe, ni hébreu… Et que je traduis, entre autres, Sholem Rabinovitsh, mieux connu sous le nom de plume qu’il s’était choisi, et qui sonne comme une plaisanterie, Sholem-Aleikhem (Bonjour-chez-vous). Or c’est un virtuose du « jargon » qu’il fut parmi les premiers à vouloir langue littéraire tout en sauvegardant la richesse de l’oralité : ses personnages les plus connus, Tévyé le laitier, Menahem-Mendl et sa femme Sheynè-Sheyndl jonglent à chaque page avec les versets bibliques et les proverbes ukrainiens ; confrontés à l’irruption de la modernité, y compris idéologico-politique et à l’émigration en Amérique, les « petits bonshommes » de Kasrilvkè, la bourgade typique, découvrent de nouveaux mots, nouvelle source de jeux avec mots pour Sholem-Aleikhem. Alors, me direz-vous, comment fait-on quand on ne parle ni l’hébreu, ni l’ukrainien et qu’on ne connaît pas la Bible par cœur ? « Mais nous avons quand même un Dieu puissant en ce monde », et des amis à qui demander sans honte, et puis de la patience pour chercher à rendre ces glissements linguistiques, sans oublier les chers vieux « niveaux de langues » caractérisant dans toutes les sociétés les différences entre les individus et les groupes sociaux.
Je ne recense pas les difficultés à affronter pour me vanter, Dieu m’en préserve3, encore moins pour contribuer au mythe de l’intraduisibilité du yiddish. Je le fais parce qu’on m’a demandé de parler ici des spécificités de cette langue peu connue, et dans l’espoir de susciter parmi les lecteurs l’envie d’y aller voir par eux-mêmes.
Et puis il y a Sholem-Aleikhem lui-même : sa lecture me procure tant de plaisir que j’ai aussitôt envie de faire bénéficier les autres de sa thérapie par le rire. On sait qu’un de ses premiers écrits aura été d’ordonner alphabétiquement les injures et malédictions dont l’accablait sa marâtre. Plus tard, ayant rapidement réussi à perdre la fortune inespérée héritée de son beau-père, il devint le chef d’une entreprise très prospère consistant à recycler le malheur sous toutes ses inépuisables formes (y compris la misère, les injustices, les pogromes…) en matière à rire. C’est ainsi que sont nés par exemple Menahem-Mendl et ses aventures à la Bourse d’Odessa, ou Motl qui a la « chance » d’être orphelin et de devoir fuir une terre de misère vers les merveilles et déboires de l’Amérique, ou Guitel défendant son fils jusque devant la Douma. L’humour de Sholem-Aleikhem est donc essentiellement affaire de langue, et il en emploie toutes les ressources, du calembour au jeu de mot subtil, du comique de répétition à la logorrhée qui affecte bon nombre de ses personnages, conduisant à une réjouissante suffocation, toutes – sauf la vulgarité.
Mais, et c’est la grande richesse de cet auteur, les procédés, la mécanique du rire, n’étouffent pas la sensibilité, et l’on sent souvent que sa voix s’étrangle, de colère ou de chagrin, devant les situations tragiques qui forment la toile de fond de ses œuvres. Elle est alors plus proche de Tchekhov que de Gogol, pour le rapprocher de deux écrivains qu’il chérissait. Sholem-Aleikhem a beau se méfier du lyrisme et des « romans d’amour », (il était grand pourfendeur des romans à l’eau de rose), il me semble pourtant que l’amour est au cœur de ce qu’il aura écrit : amour de la langue, amour de son peuple, amour d’une humanité pitoyable.
Triste nouvelle : Sholem-Aleikhem est mort.
Bonne nouvelle : il a expressément demandé dans son testament que les anniversaires de ce décès donnent lieu à de joyeuses lectures « dans la langue qui conviendra le mieux ». Ainsi, depuis cent ans (il est mort en mai 1916 à New York) cette volonté est respectée par les institutions qui veillent, dans le monde entier, à la préservation de la culture yiddish. En publiant ma traduction de trois monologues (la forme qu’il a portée à sa perfection), les éditions de l’Antilope me permettent de participer à cette œuvre pie et vous y invitent.
Nadia Déhan-Rotschild

1 Brasiers de mots, Liana Levi, 2003
2 Writing in Tongues. Translating Yiddish in the Twentieth Century. University of Washington Press, 2014
3 Incise tout droit issue du yiddish, et occasion de me livrer ici aux délices, trop souvent réprimées de la N. du Trad.

Nadia Déhan-Rotschild
Le Matricule des Anges n°174 , juin 2016.
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