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Égarés, oubliés Forgues, un diable d’homme

novembre 2016 | Le Matricule des Anges n°178 | par Éric Dussert

Premier traducteur de Melville, ce critique redouté fut à l’instar de Philareste Chasles un importateur de la littérature anglo-saxonne en France.

Le 1er janvier 1843, le romancier Léon Gozlan écrit au critique E.-D. Forgues : « Mon cher Forgues,/ Depuis bientôt huit ans que vous prenez la peine d’appliquer votre spirituelle critique à mes œuvres, vous devez vous apercevoir, sans doute à regret, car vous avez un but en me critiquant, que je ne me hâte pas d’entrer dans la bonne voie. (…) ne pensez-vous pas qu’il est temps de mettre fin à ce travail sans fruit ?/ Vous pouvez être spirituel, fin, caustique, bienveillant, surtout en traitant d’autres sujets, et moi, je vous l’avoue, je ne me réformerai jamais, mais jamais (…). À quoi bon alors me tourmenter inutilement ? (…) Tout ceci pour arriver à vous prier, mon cher Forgues, de suspendre indéfiniment ce travail d’analyse que, depuis huit ans, vous exercez sur ma peau. » Et Gozlan n’est pas le seul à regimber puisque Baudelaire l’a pris à partie lui aussi, comme on va voir, en le traitant de pirate et d’écumeur des lettres.
Il y a un siècle, en 1915 exactement, Lucien Pinvert, chercheur autonome, consacre un petit livre à Un ami de Stendhal, le critique E.-D. Forgues. Avocat à la Cour d’appel, Pinvert prend fait et cause pour cette figure des lettres qui tend à s’effacer trente ans après sa disparition à Cannes dans sa Villa de l’Assomption le 22 octobre 1883. Le publiciste et critique Paul-Emile Daurand-Forgues, libéral d’opinion, est né à Paris le 20 avril 1813. Fils d’un officier de cavalerie de l’Empire, il conclut à Toulouse avec son droit des études entamées en province et poursuivies au collège Bourbon (Condorcet). Inscrit au stage et collaborateur actif de la Gazette des Tribunaux, il donne l’éloge d’un confrère juriste où il explique que les « intelligences élevées  » peuvent se trouver « à distance des audiences par le dégoût que les détails oiseux de la pratique inspirent ». Il se tourne dès lors vers le journalisme et c’est en janvier 1835 que paraît dans La Revue de Paris son premier article. Un tropisme le pousse vers la littérature, anglo-saxonne en particulier, et il enchaîne à La Charte de 1830 et Le Commerce où il donne son premier feuilleton littéraire, une chronique critique s’entend, le 8 avril 1838 sous le pseudonyme d’Old Nick.
Ce pseudonyme dont on surnomme le diable outre-Manche lui sert pour publier sa critique, indépendante, sévère voire très sévère, comme s’en plaint Gozlan… D’ailleurs Forgues ne comprend rien à Töpffer, croit que Mérimée copie Walter Scott avec Colomba, que Balzac se perd dans des longueurs, et la poésie romantique en prend pour son grade elle aussi. N’en jetons plus. Stendhal en revanche est ravi de ses attentions. Les deux hommes se lient d’amitié en 1838. Plus tard, l’anglophile Forgues s’abouche avec Amédée Pichot, le patron de la Revue britannique. Il y place une bonne partie de son « œuvre anglaise  », traduction et adaptations mêlées, sa visite à Dickens en 1844, à Samuel Rodgers ou à Wilkie Collins qui devient son ami à son tour.
Visitant souvent l’Angleterre, il devient à l’instar de Philareste Chasles un véritable importateur des lettres anglo-saxonnes en France. C’est même l’homme des grandes premières : en 1853 il produit la fraîche Lettre rouge où Nathaniel Hawthorne relatait trois ans plus tôt l’histoire dramatique d’un procès en sorcellerie. En 1862, il donne les soixante premières pages de « Moby Dick – Scènes de la mer » (1851) dans sa compilation de traductions Gens de Bohème et Têtes fêlées. Rappelons qu’il a confié à la Revue des Deux Mondes en 1853 un résumé de Moby Dick dont la traduction intégrale ne paraîtra en français qu’en 1941…
Cependant, Forgues brave les interdits et dépasse le cadre de ses attributions en oubliant parfois le nom des auteurs – c’est un usage presque banal à l’époque, voyez Le Décaméron russe (1855) de Douhaire, qui ne nomme pas Dostoïevski. L’« ineffable Forgues » produit une « imitation » de la Shirley de Charlotte Brontë, en réalité un digest, et devient par ailleurs l’un des premiers traducteurs de Poe et dans la foulée… son plagiaire. On peut comprendre que la postérité de Forgues s’en trouve fanée.
L’ont donc aidé à se porter à travers le temps plusieurs portraits amusants par son ami Gavarni et leurs livres communs, l’amitié de Stendhal, un curieux roman chinois (La Chine ouverte) et le fait que Lamennais lui ait demandé d’être son exécuteur testamentaire. Mais rien n’y a fait vraiment. Il faudra donc relire ses belles pages ensevelies dans la presse pour retrouver sa verve. Ainsi cette page où il moque les bibliographes, pour en mieux célébrer les mérites quelques lignes plus tard : « Un bibliographe est un homme d’imagination stérile, qui se voue à la classification des œuvres de la pensée, avec autant de mémoire et aussi peu d’intelligence que possible. Cet homme ouvre le plus beau poème du monde sans y entrevoir la moindre image, un seul vers, un seul hémistiche. Cela est tout simple, il ne lit que la première page : Cinquième édition ; Paris ; telle année, chez un tel… Bon voilà qui lui suffit. Si vous lui voyez tourner le feuillet, ce n’est pas que le souvenir de telle ou telle description brillante l’invite à pénétrer dans ces rians (sic) jardins où chantent les fleurs, où les reflets du soleil sur l’eau répondent harmonieusement à la frémissante verdure des grands arbres. (…) notre homme préfère à tous ces bruits le cri du parchemin desséché qui recouvre une édition princeps, le bruit que fait un vieux Alde en tombant des rayons de bibliothèque sur lesquels il dormait, poudreux et oublié, depuis des siècles. » Faudra-t-il autant de temps pour rendre à Old Nick ses lauriers ?

Éric Dussert

Forgues, un diable d’homme Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°178 , novembre 2016.
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