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Domaine français Une saison blanche

janvier 2018 | Le Matricule des Anges n°189 | par Thierry Guichard

De l’expérience intime d’avoir perdu un mot, Philippe Forest tisse ensemble une sorte de fable et une réflexion sur la création, sur l’amour, le deuil et le temps. Vertigineux.

À la page 232 de L’Oubli, le lecteur pressé trouvera un résumé du livre près de s’achever. Ou, du moins, un résumé d’une strate du nouveau roman de Philippe Forest qui offre une architecture à la Escher où un personnage peut monter et, en même temps, descendre des escaliers qui finissent par former une impossible boucle. Il entre aussi, dans ce roman qui fait une part belle à la peinture, quelque chose de La Reproduction interdite de Magritte dans lequel un personnage se contemple de dos dans un miroir. Structure fantastique donc, où la fiction portée par la voix d’un narrateur omniprésent fait écho au témoignage de l’auteur lui-même, dont la voix vient mettre en abîme le texte qu’on lit. Et si la structure peut faire penser aux récits de Borges, c’est du côté de Blanchot, voire de Roger Laporte, que la phrase conduit, dans son interrogation du vide, d’une présence absente que portent et la voix du narrateur et le paysage de l’île dans laquelle il est venu trouver un peu de repos.
Dévoilons donc la première strate, celle qui occupe l’essentiel du livre. Le narrateur, venu vivre quelques mois sur une île (qu’on imagine bretonne), fait état d’une expérience intime qui le hante. Un matin, il s’est réveillé avec la certitude d’avoir oublié un mot. Lequel ? Il l’ignore, mais à l’instar de Bernard Noël dans Le Syndrome de Gramsci, cette perte lexicale ouvre un gouffre en lui. Quel est ce mot qui manque ? De quoi ce manque est-il le symptôme ? Dans la chambre qu’il occupe et où un mystérieux tableau monochrome blanc semble refléter le paysage que lui offre sa fenêtre, notre homme se livre à une errance de la pensée comme si celle-ci était l’écriture que la blancheur d’une page appelle. Le paysage s’accorde à son état d’esprit. Le ciel et la mer s’unissent dans une brume qui efface les ombres, le relief, les détails. Le hors saison est un terrain de jeu pour la réflexion sur le langage, la représentation du monde qu’elle soit lexicale ou picturale. Des peintres qui colonisent l’île, il fait dire à celui qui l’a précédé dans la chambre qu’il occupe : « au lieu de regarder vraiment le monde, la plupart des artistes voyaient à sa place les tableaux de celui-ci qu’ils avaient étudiés à l’école et puis dans les musées qu’ils fréquentaient (…). En lieu et place de la mer, ils avaient devant les yeux, leur bouchant la vue, la toile qu’un autre en avait faite autrefois. »
Plus loin, il évoquera le fait que les romans se nourrissent des mêmes histoires… Le monde disparaîtrait ainsi sous la succession de ses représentations.
Il ne se passe pas grand-chose dans le quotidien du narrateur, si ce n’est l’apparition, surgie des vagues, d’une femme avec laquelle il pourra percer un des mystères qui accapare son esprit. Le roman erre le long de sentiers fragiles, interrogeant ce qui le fonde, le langage, mais se laissant aller aussi à des digressions sensibles, comme si les phrases cherchaient à débusquer leur propre sens dans leur avancée. Forest déploie ainsi une réflexion délicate et aiguisée dans une langue d’une grande beauté, nourrie à un classicisme moderne qui en révèle la profondeur. C’est cette beauté qui conduit le lecteur à suivre la logorrhée du narrateur, à guetter dans ses phrases les épiphanies que la justesse de l’observation et de la pensée fait surgir. Jusqu’au vertige final qui fait de la disparition d’un mot, l’ouverture vers le royaume des morts. Ou celui des personnages de fiction.

T. G.

L’Oubli, de Philippe Forest
Gallimard, 235 pages, 19

Une saison blanche Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°189 , janvier 2018.
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