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Essais Clément Rosset, en route pour la joie

mai 2018 | Le Matricule des Anges n°193 | par Eric Bonnargent

Sorti en librairie quelques jours après la mort du philosophe, L’Endroit du paradis fait figure de testament. Clément Rosset revient, en trois études, sur des thèmes aussi essentiels pour lui que sont le réel, la joie et la musique.

L' Endroit du paradis

Le hasard, sur lequel Clément Rosset a tant écrit, a non sans humour adressé un dernier pied de nez à son apologue en lui faisant écrire en quatrième de couverture de L’Endroit du paradis  : « Ce petit livre est consacré à une dernière (je l’espère pour moi et mes lecteurs) tentative d’analyse et de description de la joie de vivre et d’exister. » Décédé le 27 mars dernier, à l’âge de 78 ans, Rosset ne nous parlera effectivement plus jamais de cette joie de vivre qui était au cœur de sa pensée. Considéré comme l’un des plus grands philosophes français, Clément Rosset est somme toute assez méconnu du grand public, sans doute parce qu’il a toujours emprunté des chemins de traverse et parce qu’il a refusé toutes les compromissions, tant universitaires que médiatiques. Précoce, Rosset publie son premier livre, La Philosophie tragique, à peine sorti du lycée, en 1960 et, lorsqu’il soutient sa thèse, L’Anti-Nature, en 1973, sous la direction de Vladimir Jankélévitch, il est déjà l’auteur de nombreux ouvrages, notamment sur Schopenhauer qui restera, avec Nietzsche, sa principale influence. Tout au long de son œuvre, Rosset pourfend au nom de l’idiotie du réel, donc de sa singularité, les philosophes rationalistes qui, comme Platon ou Hegel, procèdent à « une mise à l’écart du réel » (Le Réel et son double) en recourant à des doubles illusoires – l’Idée, l’Esprit – censés lui apporter une stabilité et une signification qu’il n’a pas. Rosset défend une vision tragique du monde qui consiste à dire que nous sommes condamnés à ne nous connaître jamais (il nous invite même dans Loin de moi à nous détourner de cette inutile et, de toute façon, impossible connaissance de soi si chère à Socrate), à vieillir et à mourir. Mais là où à partir d’un tel constat, un Schopenhauer ou un Cioran vont développer une philosophie pessimiste, Rosset développe une philosophie de l’allégresse : « la tristesse n’est que le côté face d’une pièce de monnaie dont le côté pile est la joie  » (Loin de moi). Que l’absurdité de l’existence puisse provoquer de la joie paraît paradoxal et… ça l’est !, car, comme il l’écrit dans La Force majeure  : « la joie est paradoxale, ou n’est pas la joie. » La joie s’ancre dans la prise de conscience de la tragédie de l’existence à laquelle elle oppose l’insouciance. Pour parodier ce que disait Nietzsche à propos des Grecs, la joie est superficielle par excès de profondeur.
Dans « Le bouclier d’Achille », le premier texte de L’Endroit du paradis, Rosset rajoute que la joie est « joie d’aucune chose en particulier », qu’elle « existe sans raison de sa propre existence » ; à l’image de la rose d’Angelius Silesius elle est sans pourquoi. C’est parce qu’il n’y a aucune raison de se réjouir que nous nous réjouissons et que nous pouvons goûter à tous ces plaisirs dont Rosset parle dans ses livres, ceux provoqués par la bonne chère, les grands vins et la littérature. Encore faut-il être bien conscient du fait qu’il n’y a vraiment aucune raison de se réjouir. La joie est ce qui rend la vie « infiniment désirable » et si elle l’est, c’est à cause de sa fragilité même. Le paradoxe de la joie s’incarne dans le bouclier d’Achille dont Homère conte dans l’Iliade la fabrication par Héphaïstos. Si l’une de ses parties décrit le siège d’une ville, et nous sommes en pleine guerre de Troie, l’autre décrit des scènes de bonheur champêtre d’où les dieux sont absents. S’ils le sont, c’est parce que, immortels, ils ne pourront jamais avoir accès à cette douce frivolité que seuls, nous, seulement de passage, pouvons connaître : « Il n’est de bonheur qu’humain, écrit Rosset, et les dieux doivent regretter parfois de n’être pas des hommes pour pouvoir être de la fête. »

« Il n’est de bonheur qu’humain, et les dieux doivent regretter parfois de n’être pas des hommes pour pouvoir être de la fête. »

C’est d’ailleurs parce que la réalité est janusienne que Rosset continue avec « La guerre et la paix », un petit texte consacré à ces Grecs anciens qu’il aimait tant. « La paix, écrit-il, n’est cependant pas la joie de vivre, mais une occasion favorable qui la rend possible. » En s’appuyant sur Aristophane, Rosset montre en quelques pages que la paix, parce qu’elle est toujours menacée par la guerre, permet l’expansion de la joie de vivre, de l’art. Il faut savoir se réjouir avant que les hommes se laissent aller à la démesure de la guerre et que tout ne s’écroule de nouveau. Et le meilleur moyen de se réjouir reste la musique, cette musique si aimée et à laquelle est consacré « L’offrande musicale », le dernier texte. S’il y a bien un sujet sur lequel Rosset est éminemment nietzschéen, c’est celui-ci. Il partageait avec Nietzsche les mêmes enthousiasmes, les mêmes répugnances et sans doute aurait-il aimé écrire ce que l’auteur du Gai Savoir écrivait dans son Nietzsche contre Wagner  : « Ma mélancolie veut se reposer dans les cachettes et dans les abîmes de la perfection : c’est pour cela que j’ai besoin de musique. »
D’où vient cette perfection absolue de la musique, du moins de celle de Bach, Mozart ou Bizet ? Du fait de provoquer des émotions que nul autre événement de la vie ne saurait produire. Orphée, dont Rosset revisite le mythe, incarne cette perfection : « il est une sorte de demi-dieu qui invite, et contraint, l’ensemble des êtres vivants à abandonner tout souci et tout querelle au profit d’un entrain à la vie, au calme et à la joie. » La musique est « une offrande qui n’offre rien, sinon elle-même », qui « ne répond à aucune attente  ». Parce qu’elle est gratuite par essence, Rosset rejette – comme Nietzsche avant lui – la musique romantique, d’un Beethoven par exemple, qui a la prétention illusoire d’exprimer des sentiments, de dire quelque chose du monde, d’en être un double et de susciter ainsi « une dépravation du goût ». Ici encore, Rosset cite Stravinsky qui disait que la musique n’exprime rien d’autre qu’elle-même. Même lorsqu’elle est accompagnée de texte, comme dans l’opéra, elle reste « essentiellement autre », « un prétexte sans texte », « elle envahit l’écoute comme un réel inassignable, un réel violent, qui surprend et viole en effet la personne au point d’opérer sur elle, tout le temps que dure la fascination musicale, une anesthésie péremptoire ».
Clément Rosset qui s’en est allé ne croyait pas au paradis, compris comme un double fantasmatique de ce monde. L’endroit du paradis qui donne son titre à cet ouvrage ne désigne rien d’autre que l’ici-bas, ce réel, cruel et riant, qui « est la seule chose du monde à laquelle on ne s’habitue jamais complètement ». Il nous excusera, mais nous ne pouvons nous empêcher de l’imaginer dans l’au-delà, écoutant Mozart le sourire aux lèvres, assis à une table où seraient posés une bouteille de Château Haut-Brion, un camembert et les livres de tous ces écrivains dont il aimait tant parler, parmi lesquels Malcolm Lowry, Marivaux ou Hergé.

Éric Bonnargent

L’Endroit du paradis, de Clément Rosset
Encre marine, 62 pages, 9,90

Clément Rosset, en route pour la joie Par Eric Bonnargent
Le Matricule des Anges n°193 , mai 2018.
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