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En grande surface Ainsi font

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Pierre Mondot

C’est le meilleur livre de cette rentrée », promet Busnel, l’air grave, le regard rivé à la caméra. « Je l’ai lu d’une traite », enchérit Amélie Nothomb, autre invitée belge de l’émission. La gothique est sournoise et son compliment équivoque : nul œnologue n’atteste de la subtilité d’un vin en arguant qu’il se boit cul sec.
Dans La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné, la narratrice (qui n’a pas de prénom parce que c’est toi-c’est moi-c’est nous, quoi) est âgée de 10 ans. Commercialement, le procédé a fait ses preuves. On peut en situer l’origine quelque part entre Meursault et le Petit Nicolas. Depuis quelques années, nombre de fictions à succès (En attendant Bojangles, Petit pays) reposent ainsi sur de frêles épaules et le monde de l’édition assiste, impuissant, à la montée des puérils. La figure du chérubin attendrit le lecteur aussi sûrement qu’autrefois l’image d’une nichée de chatons sur le calendrier des Postes. Avec, pour ce récit, une variante sauvageonne : « Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition quotidienne, un grand verre de pisse qu’on devait boire quotidiennement. »
L’écueil, c’est l’effet Tatayet (du nom de la célèbre marionnette d’un ventriloque belge – décidément – du siècle dernier). Le fil tonal est ténu. Soit le personnage singe à l’excès la naïveté et la voix déraille, ça parle faux : « Mon père avait un reflet bizarre sur la joue » (c’est quand Papa pleure). Soit sa lucidité et son éloquence (c’est pareil, assurait Boileau) démentent son âge : en surplomb du discours, le lecteur décèle les mouvements labiaux de l’auteure. Au moment de préciser un état d’âme, un passage trahit cette difficulté : « Ça m’a rappelé un mot que j’avais appris à l’école : “désemparée”. » Ensuite, comme il paraît laborieux de justifier sans cesse du savoir lexical de sa poupée, la romancière use d’un alibi imparable : au fait, la jeune fille est surdouée.
Le père de l’héroïne – appelons-la Tatayette –, comptable dans un parc d’attractions (Busnel a pu se projeter), chasse et entasse ses proies taxidermisées au sous-sol de sa maison tandis que sa mère, une « amibe », élève des chèvres naines. De temps en temps, au prétexte d’un steak mal cuit, papa colorie à coups de poing les arcades de maman (sans dire qu’on excuse le geste, on demande de le reconsidérer au regard du cours actuel de la viande de bœuf). L’histoire se déroule dans l’univers ordinaire du cinéma belge, une zone pavillonnaire anonyme peuplée de freaks chics, décor dont le kitsch nourrit aussi les métaphores : « Quelque chose dans sa voix a transformé mon cœur en boule à neige ».
Seule la tournée régulière d’un marchand de glace éclaire cette existence morose. La faiblesse de Tatayette, c’est la crème Chantilly mais voilà que boum, le siphon de l’affable commerçant explose (attention jump scare) : « Son visage, c’était un mélange de viande et d’os ». Si l’on se remémore la disparition d’Émile Verhaeren, projeté sous les roues d’un train par la foule venue l’acclamer, il semble qu’il y ait là une tradition belge du décès absurde. À moins que l’engin fût équipé d’une tête en plastique. Car déjà, dans un article polémique du mois d’avril 2017 (« Faut-il les interdire ? »), 60 millions de consommateurs lançait l’alerte : les modèles fabriqués en polyéthylène haute densité se révèlent beaucoup trop fragiles pour résister à une mise sous pression.
Cette déflagration, qui survient dans les premières pages, provoque chez Busnel une série de froncements énigmatiques. Du bout des lèvres, il évoque « un accident » puis s’explique : ce n’est pas la pudeur qui le retient, mais la crainte de spoiler. Le succès de l’anglicisme confirme que l’effet de surprise abolit désormais la pluralité des plaisirs esthétiques : l’intellectuel disparaît au profit du physique, le frisson chasse la pensée. On retombe sur l’infantilisation évoquée plus haut.
À la fin du livre, passé trois petits tours, le grand méchant père meurt et le frère cadet, durablement traumatisé par la pulvérisation du glacier, retrouve le sourire. Entre-temps, la jeune fille aura fait la connaissance d’un professeur de sciences dont l’épouse a été défigurée à l’acide par des types à Tel-Aviv (on attend un communiqué du Crif).
Face à un tel foisonnement, Busnel se sent un peu « désemparé » (il a appris le mot dans le livre) et se tourne vers la jeune femme : « Mais alors, Adeline Dieudonné, la vraie vie, c’est quoi ? » (Il se souvient du Lagarde et Michard et que la littérature belge, c’est tout symboles et compagnie). On réservera la réponse de l’auteure pour ne pas spoiler.

Pierre Mondot

Ainsi font Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
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