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Poésie D’œil et de mélancolie

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204 | par Christine Plantec

D’un film des années 90 sur le voguing aux destins tragiques de quelques icônes littéraires, ce long poème est une stèle et un rempart contre l’oubli.

Si tu marches d’un pas décidé, et que tes bras tracent des lignes et les brisent aussitôt (…) alors tes seins, ton cul, ta barbe, tes bras qui séquencent l’air à la recherche d’un angle où s’appuyer, et tes hanches, tout cela sera fort avec toi, et ta légende naîtra à l’endroit où tu danses ». Bien qu’on croirait entendre le ton déclamatoire d’un Genet fou d’amour pour son jeune amant funambule Abdallah, ces mots sont ceux d’un personnage auquel Marie de Quatrebarbes (MDQB) prête voix, Vénus Xtravaganza, transexuel new-yorkais, retrouvé assassiné dans une chambre d’hôtel en 1988.
Dans cinq portraits en forme de prières, l’auteur de Voguer tire les fils d’un poème dont la source est visuelle puisque c’est le visionnage de Paris is burning, documentaire de Jennie Livingstone de 1990, qui enclenche son désir d’écrire. Le film est une chronique immersive dans les milieux interlopes de Harlem où le soir et dans l’espace clos et théâtral des ballrooms, des noirs pauvres et marginalisés par leur couleur et leur orientation sexuelle parodient les poses des mannequins du magazine Vogue dont Newton, Lindbergh et Pen consacrent la beauté blanche et froide. Passé au tamis de l’écriture de MDQB, l’opus est à la fois étrange et magnétique : une étrangeté crépusculaire où chaque chapitre est une élégie dédiée à un mort anonyme (Vénus Xtravaganza, Pepper LaBeija : propriétaire d’un ballroom, un inconnu disparu à Paris en 2017) ou célèbre (Pasolini, Kleist). L’éclatement des motifs interroge et déstabilise le lecteur. Il est la part visible d’une lente dérive métonymique assumée et dont la cohésion interne repose sur l’image omniprésente de la disparition, de l’effacement et de leurs corollaires terrifiants : l’oubli et le néant. « Ce sera comme si nous n’avions jamais existé, ni ma maison ni moi, et cela ne servira à rien de crier sans le trouver le nom de ma maison car il ne s’entendra pas ».
Chaque section est alors un délicat épigramme, l’inscription sur la page et dans la mémoire du lecteur d’un « Monde inversé / forêt de gestes ». Le livre est un tombeau qui se nourrit de la vitalité des exclus, de la créativité sans subordination des êtres, en équilibre entre deux gouffres, deux identités, deux miroirs d’Alice, un gant retourné présentant simultanément ses deux faces. Alors « peut-être pourrons-nous essayer de tenir un instant sur la brèche à l’instant où elle s’ouvre » ?
L’excipit de chaque fiction poétique est un épilogue qui, plutôt que de conclure (est-il un jour possible de conclure ?), en révèle les sources intertextuelles. Ainsi l’histoire de LaBeija est arrimée au documentaire de Livingstone mais elle se déploie tout autant à partir d’un texte de Plutarque dissertant sur la mémoire et sa dangerosité incarnée par Simonide de Céos, poète grec et inventeur d’une mnémotechnie. Ce qui semblait se finir repart ailleurs dans un geste chorégraphique qui se joue de l’immobilité et du mouvement centrifuge. Le voguing poem est à l’œuvre sous nos yeux et sa profondeur spéculaire nous fait tourner la tête. Il y a que ces péroraisons délicates ouvrent à des questionnements théoriques minimaux où Brecht, Shakespeare, Pasolini, « Kierkegaard citant Leibniz citant Horace ventriloquant Tirésias » jouent ensemble dans une grande bibliothèque borgésienne dont l’architecture est autant celle des rubans emmêlés de notre cerveau que celle du rêve en étoilements successifs.
Voguer est une dérive lyrique, électrique, érotique, qui veut tout, en prenant parfois le risque de la phrase de trop, le danger d’une forme errante qui semble sans destin. Et pourtant « dans cette défaite à la fois des débuts et des fins, dans les rencontres les plus inopinées comme les plus nécessaires et devant l’œil de tous ces visages éteints, une soustraction s’opère entre le tir et la couleur qui est la trace de son passage sur la terre et la trace palpable de son extension ».
Christine Plantec

Voguer, de Marie de Quatrebarbes
P.O.L, 93 pages, 13

D’œil et de mélancolie Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
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