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Essais Une poétique du monde

septembre 2019 | Le Matricule des Anges n°206 | par Richard Blin

Pas de modèle, pas de système mais un mouvement qui relève d’un corps-à-corps quasi érotique avec le monde des choses et des éléments. La géopoétique de Kenneth White est une pensée heureuse qui vise à augmenter la sensation de vie. deux livres en donnent une nouvelle illustration.

Les Leçons du vent : livre de bord d’une littérature du large

L' Œuvre de Kenneth White : lexique fractal

Mémorial de la terre océane

Ouvreur d’espace, rôdeur des rives et lecteur des archives du monde, Kenneth White n’aura cessé de quêter une correspondance toujours plus fine entre l’esprit et les choses. Ce qui anime cet intellectuel nomade, ce transhumant, c’est le cheminement, l’itinéraire, la pérégrination, la rencontre entre nature et pensée. Il s’agit de sortir de soi, de dépasser l’idéologie de l’identité, d’aller ailleurs pour retrouver un certain sens du fondamental, une perception fraîche du monde, une pensée vivante fondée sur une dynamique poétique plutôt que sur une pensée pensante. Ce désir de renouveler la sensation du monde pour augmenter la sensation de vie, cette volonté de porter des énergies, d’offrir une orientation en ouvrant un nouvel espace culturel – celui qui consiste à revenir à ce qui constitue la base même de la culture, à savoir le rapport entre l’esprit humain et la Terre –, cette pratique d’un monde ouvert, cette Voie, Kenneth White leur a donné le nom de géopoétique.
Cette géopoétique qu’il propose en lieu et place de la mythologie, de la religion et de la métaphysique, ses nombreux essais en sont la cartographie, la définition en tant que « géographie de l’esprit », tandis que ses livres de prose autobiographiques évoquent des cheminements dans cette cartographie, un arpentage de cette géographie. Quant à ses recueils de poèmes, ils témoignant des moments d’élargissement de la conscience que propose cette poétique du monde. Mémorial de la terre océane, qui paraît aujourd’hui, et qui est peut-être son opus poeticum ultimum, appartient à cette dernière catégorie.
Ce recueil de poèmes bilingue (né en Écosse en 1936, installé en France depuis 1967, Kenneth White est un poète de langue anglaise), qui mêle subtilement mémoire et émotion, ouvre sur l’océan, les rochers, le vent, des rivages et des oiseaux, de la pluie dérivant au-dessus des sables, des espaces intacts, des paysages réduits à l’essentiel, autrement dit au vide, à l’ouvert, au silence et à la lumière.
C’est ainsi que Kenneth White nous entraîne à sa suite sur la côte armoricaine – « un champ de force / un chaos encyclopédique » – celle au bord de laquelle il a installé son « atelier atlantique ». Puis il nous introduit dans sa «  salle des cartes », celle où il déploie sa charte du monde. Il fait ainsi le tour de ses souvenirs, revit ses vagabondages sur les rivages du monde, ses périples au Brésil, en Mongolie, dans l’océan Indien, en Scandinavie et jusque dans le grand espace blanc du Labrador, « toujours en quête d’un savoir sensible », et conscient d’écrire « d’une main malhabile » quelque chose de bien difficile à exprimer mais que « quelqu’un peut-être, quelque part » saura comprendre en le lisant. Enfin, dans une dernière partie, il nous emmène en pèlerinage au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, sur les traces de marins aventureux qui ont suivi la route de la mer, sur celles de Nietzsche, de Rilke, de Wittgenstein, d’Empédocle et même sur celles du chat sauvage, qui arpente « les pistes secrètes / du nord de l’esprit ». Un livre donc où l’on pérégrine au milieu du non dompté, du non domestiqué, de lieux qui sont des nœuds dans le flux universel. Une poésie qui nous fait entrer dans une coprésence avec la matière et le rythme d’un monde de géométrie primitive et de météorologie première. Un mémorial à la gloire de dérives du corps-esprit dans l’être-là des choses. Une déambulation en pleine géopoétique, dans une conscience première, et une totale présence à ce qui est présent.
Avec Les Leçons du vent, qui paraît simultanément, c’est au genre essai que nous avons affaire. Sous-titré « Livre de bord d’une littérature du large », il s’adresse à des lecteurs qui ont envie de laisser voyager un peu leur esprit à travers les siècles, les cultures et les continents. Il propose trente lectures nomades d’œuvres qui ouvrent des mondes susceptibles de voyager d’esprit en esprit. Des œuvres dues à de grands existants, des erratiques, des extravagants (d’extra-vagans, qui erre au-dehors), poètes, penseurs, artistes-philosophes, marins qui ont choisi une voie vers le dehors, au large de toutes les installations, de tous les asservissements de l’esprit. Des individus avides d’espace, des chercheurs de passage en quête d’espaces autres et de nouvelles configurations. Des êtres pour qui la question n’a jamais été d’être ou de ne pas être, mais d’« être autrement ». Chez tous, Kenneth White retrouve des sensations qui sont les mêmes que les siennes, un territoire commun ou une manière d’être qu’il partage. Ce qui ne veut pas dire qu’il adhère à toutes leurs idées ni à leur manière de s’exprimer, mais qu’il retient seulement, dans leur œuvre, tel moment, tel point singulier, tel comportement. Ce sera l’intellectuel sauvage chez Jack London et sa conception d’une république où l’être humain se trouve sur un pied d’égalité « non seulement avec ses semblables, mais avec le non-humain, qu’il s’agisse d’un chien ou d’une roche ». Ce sera une longue marche sur la côte ouest de l’Écosse, avec R. L. Stevenson, ou le contact avec la Terre, dans Le Pèlerinage de Childe Harold de Byron : « Je ne vis pas en moi-même, je m’intègre à tout ce qui m’entoure. » Chez Aimé Césaire, l’intéresse, dans Moi, laminaire, la recherche de nouvelles formes, celles «  qui se libèrent des liaisons faciles / et hors de combinaisons hâtives s’évadent ». Chez Joseph Conrad, c’est l’espace mental qui le requiert, et sa volonté de dire « toute l’étendue fracturée de la conscience et toute la merveille claire-obscure du monde ». D’André Breton, il retient la recherche du point suprême de l’esprit où toutes les contradictions, toutes les dialectiques sont abolies. De Saint-John Perse, il garde la façon de penser « en termes de vagues plutôt qu’en termes de racines », et chez Robinson Jeffers, il privilégie la philosophie de l’inhumanisme. Dans La Steppe, d’Anton Tchekhov, il note la volonté de rendre présentes deux dimensions précises : « une odeur de foin » et « des étoiles au ciel ». Chez Leopardi, c’est la dynamique et le rythme d’une pensée physique, qui le séduit. Épicure, Whitman, Malcolm Lowry…, tous, il les rend à leur mouvement et à leur géographie, essaie de voir où ils voulaient en venir, et ce, comme pour tenter de prolonger leur chemin. Tout autant qu’à des êtres au paysage mental ouvert, à des hommes qui aimaient le passage du vent et le penser nu, c’est à leur façon de vivre le lieu, à leur rêve d’une vie mieux accordée au monde, d’une vie plus grande, plus puissante et plus variée que Kenneth White rend ainsi hommage.
Cette façon poétique d’habiter la terre, ce sens esthétique de la vie, ce nomadisme existentiel, intellectuel et artistique, ces itinérances dans un monde ouvert, qui sont au fondement de la pensée et de l’œuvre de Kenneth White, on les retrouve, explicités, développés, dans un livre-chemin, le « lexique fractal », qu’a établi Muriel Chazalon. Elle y a recueilli tous les concepts-clés et tous les signes fondateurs de cette singulière et si séduisante géographie mentale. Un lexique dans lequel on peut entrer au hasard, vagabonder à son gré ou en construisant son propre itinéraire. Des lectures dont on sort plus riche, plus ouvert et plus heureux.
Richard Blin

Kenneth White Mémorial de la terre océane, édition bilingue, traduit de l’anglais par Marie-Claude White, Mercure de France, 208 pages, 19,80  et Les Leçons du vent, Isolato, 200 pages, 20 . De Muriel Chazalon, L’Œuvre de Kenneth White, lexique fractal, Isolato, 256 pages, 24

Une poétique du monde Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°206 , septembre 2019.
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