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Poésie Lectures d’enfance

octobre 2019 | Le Matricule des Anges n°207 | par Richard Blin

Deux livres, à cinquante ans de distance, échangent des vues, entre la vitesse ouverte de l’enfance et la fin d’une innocence que le commerce des choses et des mots précipite. En une syntaxe inouïe.

Poèmes de cuisine

Une ruse passe de l’enfance à l’Histoire qu’une fois adulte on ne voit plus. L’enfant, lui, voit et sait tôt tout cela. Comme s’il avait senti avant même de tracer la forme des lettres de l’alphabet et leur dessin tout entier envelopper le sens naissant, la grande H de l’histoire venir couper l’herbe sous les pieds de l’innocence, y compris de celle du langage. Cette torsion entre les mots et les choses, qui rapproche les premiers babils des sonorités futures par quoi s’articulent les mots, et des mots articulés la nomination des choses perçues, est l’expérience même de la sortie de l’enfance, voire ce qui va la plier et l’achever. Ce ne sont pas les deux « s » conjoints au milieu du titre du livre d’Andrew Zawacki (né en 1972), Sonnetssonnants, qui en démentiraient l’hypothèse et la violence, ni Jeremy Halvard Prynne qui s’y risquerait, tant le titre de son premier livre, Poèmes de cuisine (paru en 1968 en Angleterre), déploie, sous l’apparente simplicité d’un faire (cuisiner), les logiques de l’économie marchande d’un capitalisme sans vergogne. Le capital frêle de l’enfance où s’inventent « invisibles, les voies de passage/comme de la pluie dans les chambres  », est bordé de « deux voitures rétro type Gestapo  ». « Toi et ton futur/Pas encore déplié », dit le père à sa fille, tu auras à traverser la masse de l’Histoire et ce « noir maximum/Ou les grands espaces d’ombre du capital/Son flux continu & rien de nouveau sous/Le le ».
À cette fragilité inquiète, Prynne (né en 1936) répond, jusqu’à la suivre, la dire, et la nouer à l’économie, la politique, en quatre parties, denses, énigmatiques : « Quel que soit notre étalon-temps, quelle la question/de sa prégnance, de sa valeur, dé-/river nous plie à sa forme de manteau, et/par là tout pourrait commencer  ». Ou finir, car « projet/de pure forme : chaud le manteau, constant le/flux de ses plis, mais nul homme encore n’a traversé/les plaines  ». Ce que Marx analyse comme circulation de la marchandise et fabrique du consommateur, entre la valeur d’usage et celle d’échange, Prynne y est particulièrement sensible dans ses Poèmes de cuisine. Il en fait même le mouvement préalable de toute la suspicion qu’il porte sur le langage, l’homme devenant, sciemment, le jouet de sa propre langue comme il le fut déjà, et très tôt, des rapports entre usage et valeur des choses échangées. Son livre est ainsi l’effort de décryptage de cette aliénation sans issue, le poème y devenant le site d’un autre échange. Il faut citer ici comment Prynne donne à son poème son élan sur la route écrasée par le soleil de la brutalité marchande : « : ce qui débute irrigation se termine/vente du mégawatt d’un bout à l’autre du réseau./Le réseau est un indice autre, il est savoir,/sous forme de travaux pratiques strangulés & treillagés/pour tout le pays ; frère du réseau impalpable/des consommateurs  ». Le « besoin social  » et la « détermination tangentielle des profits » conduisent à produire les « déchets/que merde à merde, nous déposons de si mauvaise grâce sur/des assiettes, attendant/que les aveugles y mangent, avec gratitude  ». La rudesse de Prynne, lyrique critique et analytique, note combien « L’/inéquilibre est effrayant ; la dénomination/éclatée des marchandises » une « condition d’urgence extrême  ».
À cette lucidité, mais sans que l’enfance y soit magnifiée et réservée, les Sonnetssonnants d’Andrew Zawacki répondent aussi. Toute l’élaboration de la syntaxe de ce livre est l’opposé dynamique des formules toutes faites et de la langue instrument. L’espace du poème n’est en rien fait pour l’enfant (avec son bal de clichés), mais adressé à l’enfant, comme le dit très finement Anne Portugal. C’est en effet « tout l’ensemble du système poétique qui en est tout remué  », un temps s’invente (« futur passé  ») pour conduire un phrasé shooté à tout ce qui lui arrive, d’extériorité à intériorité et vice versa. Les échelles changent, se nanifient ou pas, selon la façon dont le sujet se penche. Comme si la logique de productivité, dans le langage lui-même, s’était inversée pour lancer des fusées éclairantes ci et là, anarchiques, pour rien que figurer des étoilements, des transferts, des lignes de fuite : « fleur clairet, fleur charbon,/Fleur qui s’ouvre au soir/Tombé, un jaune/Qui jouxte/la fleur soleil/ses pétales d’ange vernis gypse clair/La floraison d’un satellite/Qui seul scintille/bille : rétine albinos, isabelline,/la planète est fumerolle  ».

Emmanuel Laugier

Poèmes de cuisine, de Jeremy Halvard Prynne
Traduit de l’anglais par Bernard Dubourg et l’auteur, Éric Pesty éditeur, 48 pages, 12
Sonnetssonnants, d’Andrew Zawacki
Traduit de l’anglais (États-Unis) et postfacé par Anne Portugal (bilingue), Joca Seria, 82 pages, 7,50

Lectures d’enfance Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°207 , octobre 2019.
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