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Domaine français Visions du corps

janvier 2020 | Le Matricule des Anges n°209 | par Sophie Benard

La narratrice d’Hélène Giannecchini écume les musées d’anatomie et les textes littéraires et théoriques sur la mort tout en parlant à ses morts. Passionnant.

Voir de ses propres yeux

Jusqu’à la dernière ligne nous resterons ignorants. Nous ne saurons pas qui sont ces morts à qui l’écrivaine s’adresse et qui la précipitent vers les écorchés d’hier et d’aujourd’hui. « Bizarrement vous n’avez jamais eu autant de corps que dans votre mort. » Pour son deuxième roman, Hélène Giannecchini poursuit le travail entamé dans Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud (Seuil, 2014). Ce sont les images de cadavres qui la fascinent maintenant, en ce qu’elles déploient les possibles que la mort ouvre paradoxalement. L’écrivaine sèche ses larmes avec des planches d’anatomie, et nous révèle ce que la science, l’art et la littérature ont fait de ses morts – et des nôtres. L’enjeu est moins d’acquérir un savoir que de se rendre capable de voir ces représentations. D’ôter la poussière des tabous qui pèsent sur elles pour mieux les regarder et apprécier ce qu’elles sont vraiment, c’est-à-dire nos propres corps.
André Vésale, médecin flamand du XVIe siècle, a révolutionné l’anatomie. Il est celui par qui tout commence. Son audace est d’abord méthodologique ; il s’affranchit du protocole qui tenait le médecin éloigné du corps alors qu’un technicien y plongeait les mains, se dirigeant entre les organes pour y vérifier inlassablement le savoir séculaire. Contemporain de Copernic et de sa révolution, Vésale n’a pas la tête dans les étoiles mais dans les estomacs, qu’il retourne. Alors qu’il ouvre les morts – qu’il les regarde et qu’il les montre, surtout – la médecine dont l’antique Galien restait jusqu’alors l’horizon change de visage. Après Léonard de Vinci que passionnait déjà ce continent inexploré de la matérialité du corps, il représente, décrit, dessine. Dans le sillage des dissections qu’il s’autorise, cet anatomiste révolutionnaire découvre autant qu’il invente. « Le regard de l’anatomiste invente nos corps, car dire ce que l’on voit ce n’est pas nommer le réel mais l’engendrer. » Voilà le médecin de la Renaissance doté du même pouvoir de génération que l’écrivaine. À l’image de Vésale, la narratrice de Voir de ses propres yeux engendre ainsi une réalité disparue, celle de ses morts. Non comme des silhouettes éthérées, mais dans la matérialité qui reste la leur par-delà le trépas. Aussi transgressive qu’a pu l’être la dissection des corps, Voir de ses propres yeux est un livre endeuillé – quatre décès successifs, qui laissent l’écrivaine « pulvérisée ». Le récit s’affranchit néanmoins des poncifs de la psychologie sur la perte. « Vos morts sont des certitudes avec lesquelles je ne négocie pas. J’avance hébétée dans une plaine égale et grise sans attendre qu’elle se termine. » Plutôt que de se regarder passer par les supposées sept étapes du deuil, la narratrice s’immerge dans le formol. Elle écume les musées d’anatomie européens pour y rencontrer les écorchés et leurs organes mis à nu. Elle en collectionne des images, auxquelles s’ajoutent les écorchés de Fragonard et la première radiographie de l’Histoire, joliment intitulée La Main d’Anna Bertha Röntgen. Et elle lit. Des traités de médecine, mais aussi Polybe, Shakespeare, Zola, et Aragon.
C’est indéniablement la matérialité de nos vivants qui nous attache à eux ; leur odeur, leur chaleur, leurs mouvements. Bien que la mort mette fin à ces miracles, elle ne peut rien contre la réalité des corps. Et c’est à cette autre matérialité que la narratrice se confronte. Celle qu’ils nous cachent, les médecins, les anatomistes – les morts eux-mêmes. Selon Spinoza, la compréhension rationnelle du monde permet d’y vivre libre en dépit du déterminisme qui le régit. Chez Hélène Giannecchini, cette compréhension console. Entre les musées de Bâle et de Florence, en passant par Lausanne et Paris, la narratrice nous entraîne dans son aventure épistémologique et affective. À ce parcours singulier, aussi bouleversant que passionnant, répond l’innovation littéraire. Les morts auxquels la narratrice dit « vous » n’ont pas le statut de personnage et sont même dépourvus d’identité : ils sont devenus ceux qu’elle poursuit à travers l’Europe – des écorchés. Le « je » qui nous guide n’est pas plus défini, et se tient en équilibre entre un « je » autofictionnel et un « je » d’historienne audacieuse. L’apparente froideur de l’examen des textes et des tableaux et l’absence de spécifications des personnages pourraient mettre à distance. Elles se combinent en fait harmonieusement à la sensibilité à vif de la narratrice, qui « suffoque » souvent, est « désemparée » parfois, et toujours « saisie par l’étrangeté » de ce qu’elle voit, de ce qu’elle donne à voir.
Sophie Benard

Voir de ses propres yeux,
de Hélène Giannecchini
Seuil, « La librairie du XXIe siècle »,
224 pages, 19

Visions du corps Par Sophie Benard
Le Matricule des Anges n°209 , janvier 2020.
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