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Domaine français Vita nuova

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Thierry Cecille

Choisir Oswiecim pour recommencer sa vie, c’est l’insolent défi que relève l’héroïne de ce roman détonnant de Jérôme Delclos.

Cendrillon en Pologne

Avant de devenir Auschwitz, Oswiecim était une importante bourgade de Silésie, proche de Cracovie et nœud ferroviaire crucial – d’où le choix des Allemands. Les Juifs composaient une forte proportion de la population. Aujourd’hui, aux abords de la place centrale, le Rynek, une synagogue a été transformée en musée : en dehors des chemins balisés du tourisme concentrationnaire, on peut y faire une halte solitaire. On y trouve en particulier des portraits de ces Juifs d’Oswiecim, morts à Auschwitz…
C’est à partir d’un tel pas de côté – et en ces lieux – que Sandra, d’abord de manière impulsive puis par choix délibéré, va décider de bouleverser son existence. Jeune professeure de philosophie, elle accompagne les élèves de son lycée marseillais en un de ces voyages express qui, en une journée marathon éprouvante, emmènent des adolescents de leur domicile à Auschwitz puis Birkenau et retour ! Nous sommes en hiver, le froid et la neige sont présents et donnent aux lycéens une vague idée de ce que pouvaient subir les prisonniers. Sandra, elle, est rapidement en proie à une colère déraisonnable, face aux propos comme mécaniques de la guide, face aux planches des baraquements qui s’avèrent récentes. Bien sûr le camp doit être préservé, mais Sandra ne peut s’empêcher de juger cela «  truqué » et s’interroge : « Rencontre-t-on un camp ? » Elle s’éloigne de son groupe et se trouve, par hasard, devant le mémorial dédié aux victimes tziganes. Elle y fait la connaissance d’une famille, venue là se recueillir. Le soir venu, elle fait faux bond à ses collègues et élèves, elle décide de ne pas repartir avec eux : est-elle tombée amoureuse de Joseph, le tzigane avec qui elle n’a échangé que quelques mots ? Est-ce l’effet de cette journée à la fois ratée et bouleversante ? Y avait-il en elle une faille insoupçonnée, un désir inconscient de laisser derrière elle un quotidien trop quelconque ?
Nous vivrons ensuite avec elle son acclimatation à cette existence comme entre parenthèses, suspendue, nous découvrirons les ruses et mensonges dont elle doit user pour rendre cette fuite acceptable, nous rencontrerons ceux qu’elle va croiser, admirer, aimer même : un vieux libraire juif, rescapé du camp, une prostituée de luxe venue de la Russie profonde, un jeune ingénieur en stage dans l’énorme entreprise qui a succédé à la Buna de l’I.G. Farben où, on s’en souvient, travailla Primo Levi, ce qui lui sauva la vie… Ces outils romanesques sont utilisés avec habileté – même si notre intérêt fléchit un peu durant le dernier tiers du parcours – et l’héroïne éveille notre sympathie. Mais nous sommes surtout sensibles à la précision de l’écriture, à la fois méticuleuse et enlevée, habile aussi bien aux dialogues qu’à la description – du camp aussi bien que des paysages environnants, changeant à travers les saisons qui se succèdent.
Davantage encore, c’est la richesse des réflexions mêlées qui fait l’originalité d’une entreprise romanesque qui aurait pu sembler, à priori, de mauvais goût. Bien sûr avoir choisi de faire de Sandra une professeur de philosophie est ce qui rend vraisemblables ces méditations qui peuvent associer, par exemple, la pensée de Wittgenstein et la vision des Polonais donnée par Lanzmann dans Shoah. L’interrogation qui domine se rapporte à la mémoire, aux traces, aux cendres (d’où le jeu avec Sandra et Cendrillon) : de belles pages évoquent ainsi la destruction, par les Allemands, de ce qui fut, à Marseille, le quartier réservé, et de la disparition des vies, excentriques, qui alors s’y vivaient. Quelle place le passé occupe-t-il dans notre présent ? Quelle vie nous est encore loisible ? Nous quittons Sandra, libre, sur ces mots : « J’ai marché dans Oswiecim la mémoreuse, l’amnésique, au cœur vivant de l’attente pure et simple qui n’attend rien, qui ne veut rien, que rien ne précipite vers ce qui, déjà, s’impatiente et s’invite ».

Thierry Cecille

Cendrillon en Pologne, de Jérôme Delclos
Éditions Aethalidès, 302 pages, 18

Vita nuova Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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